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Derrière l’intelligence artificielle, les travailleurs africains que le monde ne veut pas voir

  • Photo du rédacteur: Rédaction Logos
    Rédaction Logos
  • il y a 4 jours
  • 6 min de lecture

Par Manu Carbone et Céphas Mensah, journalistes citoyens


🎵 Avant d'écouter…

Les mots peuvent éveiller la réflexion. La musique, elle, touche parfois ce que les mots ne savent pas dire.

l existe des silences qui traversent les années sans jamais disparaître.


Cette musique accompagne « Les forçats africains de l’intelligence artificielle ».

Derrière la fluidité des écrans, derrière les réponses instantanées et la promesse d’une technologie presque magique, il y a des femmes et des hommes que l’on ne voit pas. Des travailleurs africains qui annotent, corrigent, filtrent et supportent parfois la part la plus sombre du monde numérique.

La musique fait entendre ce contraste : d’un côté, la froideur précise de la machine ; de l’autre, la fatigue, la dignité et la force silencieuse de celles et ceux qui la rendent possible.

Elle ne raconte pas seulement une injustice. Elle rappelle une vérité essentielle : aucune intelligence artificielle n’existe sans intelligence humaine.

Une création originale LOGOS Média.


Les mains derrière la machine

Note de la rédaction : La publication récente d'un reportage de la RTS sur les travailleurs africains de l'intelligence artificielle a remis ce sujet sous les projecteurs. L'article qui suit ne constitue pas un résumé de ce reportage, mais une réflexion éditoriale plus large sur les enjeux humains, économiques et éthiques de cette réalité.




L’intelligence artificielle nous est souvent présentée comme une révolution sans corps.

Une question est posée. Une réponse apparaît. Entre les deux, tout semble instantané, propre, presque magique. Nous voyons l’écran, le texte, l’image ou la décision produite par la machine. Nous ne voyons presque jamais celles et ceux qui ont rendu cette réponse possible.


Car derrière l’intelligence artificielle, il n’y a pas seulement des ingénieurs, des centres de données et des milliards de paramètres. Il y a aussi une foule de travailleurs chargés de classer des images, de corriger des réponses, d’identifier des objets, d’évaluer des phrases ou de repérer des contenus dangereux.

Une partie de ce travail est accomplie en Afrique.

Il faut pourtant distinguer les métiers. L’annotateur apprend à une machine à reconnaître un piéton, un vêtement, une émotion ou un panneau de circulation. L’évaluateur compare plusieurs réponses produites par un modèle et indique laquelle paraît la plus exacte ou la moins dangereuse. Le modérateur, lui, examine les contenus que les plateformes ne veulent pas laisser parvenir jusqu’à nous.


C’est dans cette dernière activité que le prix humain devient parfois vertigineux.

Au Kenya, des travailleurs employés par le sous-traitant Sama ont été chargés de lire et de classifier des textes décrivant des violences, des abus sexuels et d’autres contenus traumatisants afin de contribuer au développement d’un dispositif de détection de la toxicité utilisé par OpenAI. Une enquête publiée en 2023 a rapporté des rémunérations inférieures à deux dollars de l’heure pour certains de ces travailleurs.


Dans le même pays, des modérateurs travaillant indirectement pour Meta ont dénoncé devant les tribunaux la faiblesse des salaires, l’insuffisance du soutien psychologique, les licenciements et les obstacles opposés à leur organisation collective. Meta a contesté ces accusations et affirmé exiger de ses prestataires des conditions de travail conformes aux meilleurs standards du secteur. La justice kényane a néanmoins estimé que l’entreprise pouvait être poursuivie dans le pays pour les actes reprochés au sein de cette chaîne de sous-traitance.


Madagascar occupe une autre place dans cette géographie invisible. Des chercheurs ayant étudié sept entreprises sous-traitantes et environ deux cents travailleurs y ont observé une main-d’œuvre majoritairement jeune, urbaine et instruite, accomplissant des tâches d’annotation, de vérification et de production de données. Dans leur échantillon, les salaires se situaient souvent entre 90 et 120 euros par mois, avec des contrats temporaires ou indépendants et peu de perspectives de progression.

Il ne s’agit donc pas de quelques ateliers isolés.


Une étude participative publiée en 2026 a identifié dix-sept entreprises de modération et d’annotation opérant, directement ou à distance, dans quarante-trois des cinquante-cinq pays africains. Les auteurs précisent que leur enquête, fondée sur 81 répondants, reste exploratoire et ne constitue pas un recensement complet. Elle révèle néanmoins une chaîne économique très largement tournée vers des clients nord-américains et européens.


Parmi les travailleurs ayant répondu aux questions portant sur leurs difficultés, près de neuf sur dix mentionnaient la faiblesse des rémunérations et plus de huit sur dix un stress émotionnel important. Les ruptures soudaines de contrat, la peur des représailles et l’insuffisance du soutien psychologique figuraient également parmi les problèmes les plus fréquemment rapportés.


Une autre recherche, menée auprès de 134 modérateurs africains et acceptée à la conférence scientifique CHI 2026, a constaté une détresse psychologique élevée. Plus inquiétant encore, les anciens modérateurs présentaient des niveaux de détresse supérieurs à ceux qui exerçaient toujours ce métier, laissant entrevoir des effets qui persistent après la fin du contrat.

Ces travailleurs protègent donc parfois nos écrans au prix de leur propre équilibre.

Mais les présenter uniquement comme des victimes serait encore une manière de les effacer.

Leur travail exige de véritables compétences. Il faut comprendre le contexte d’une conversation, les ambiguïtés d’une langue, l’évolution des codes culturels, les détournements de sens et la différence entre une dénonciation de la violence et son apologie. Une décision prise en quelques secondes peut déterminer ce qu’une plateforme autorisera, supprimera ou apprendra à reconnaître.

Ce n’est pas un travail sans qualification.

C’est un travail dont la qualification est rarement reconnue.

Voilà peut-être la véritable ruse de l’intelligence artificielle contemporaine : la machine paraît autonome parce que le travail humain a été éloigné du regard.

Les entreprises parlent d’automatisation tandis qu’une armée de travailleurs corrige, classe, filtre et répare silencieusement les imperfections de leurs systèmes.

L’illusion technologique repose ainsi sur une opération d’effacement.

Les profits, les brevets, les infrastructures et la propriété intellectuelle restent principalement concentrés dans les grandes puissances technologiques. Les tâches les plus répétitives, instables ou psychologiquement dangereuses peuvent, elles, être confiées à des régions où les rémunérations sont plus faibles et les protections collectives plus fragiles.

Faut-il parler de colonialisme numérique ?

Le mot ne doit pas être utilisé à la légère. La situation contemporaine ne reproduit pas à l’identique la conquête, la domination politique ou le travail forcé des siècles passés.

Mais l’histoire peut rimer sans se répéter.


Hier, les territoires périphériques fournissaient les matières premières que les centres industriels transformaient et valorisaient. Aujourd’hui, certaines chaînes numériques prélèvent ailleurs du temps, de l’attention, de la compétence linguistique et de la résistance psychologique, avant de transformer ce travail en produits technologiques dont la propriété et les bénéfices demeurent largement concentrés loin de ceux qui les ont rendus possibles.

Après le coton, le cacao, le pétrole ou le cobalt, une nouvelle ressource est mise à contribution : l’intelligence humaine elle-même.

La machine paraît intelligente parce que les humains qui l’ont instruite ont été rendus invisibles.


Il ne s’agit pourtant pas de condamner l’intelligence artificielle. Elle peut renforcer l’accès aux connaissances, soutenir la recherche médicale, améliorer certaines pratiques agricoles, faciliter l’éducation et aider des sociétés africaines à répondre à leurs propres besoins.

Mais une innovation ne devient pas un progrès par la seule sophistication de ses algorithmes.

Elle devient un progrès lorsqu’elle améliore aussi le sort de celles et ceux qui la rendent possible.

L’Afrique ne doit donc pas seulement fournir les données, les langues, les regards et les travailleurs nécessaires au développement du numérique mondial. Elle doit participer à la conception des systèmes, à la gouvernance des données, à la propriété des infrastructures et au partage de la valeur créée.

Elle ne demande pas une place symbolique dans la révolution technologique.

Elle demande une part du pouvoir.

Les travailleurs africains eux-mêmes ont commencé à rompre le silence. Ils créent des collectifs, fondent des organisations, interpellent les parlements et saisissent les tribunaux. Leur combat ne porte pas seulement sur le montant d’un salaire. Il porte sur la reconnaissance d’un métier, d’une expertise et d’une dignité.

La question essentielle n’est donc pas uniquement de savoir si l’intelligence artificielle remplacera un jour l’être humain.

Elle est de savoir combien d’êtres humains nous avons déjà accepté d’effacer pour continuer à croire que la machine travaille seule.

Conseil LOGOS

Toute organisation utilisant des systèmes d’intelligence artificielle devrait pouvoir identifier l’ensemble de sa chaîne de production humaine : entreprises donneuses d’ordre, plateformes intermédiaires, sous-traitants et travailleurs.

Cette transparence devrait s’accompagner d’obligations concrètes : rémunération digne, contrats compréhensibles, limitation de l’exposition aux contenus traumatisants, accompagnement psychologique indépendant, droit d’alerte, liberté d’organisation collective et responsabilité directe du donneur d’ordre en cas d’abus.

Les entreprises ne devraient plus pouvoir externaliser le travail tout en externalisant simultanément leur responsabilité.

Pour les États africains, l’enjeu est également stratégique : protéger immédiatement les travailleurs, reconnaître l’annotation et la modération comme de véritables professions, former des ingénieurs et des chercheurs, soutenir les entreprises technologiques locales et conserver une part de la valeur produite à partir des données et des compétences du continent.

L’Afrique ne doit plus être seulement la main qui entraîne la machine.

Elle doit aussi devenir la tête qui la conçoit, la voix qui en fixe les règles et la puissance qui en partage les bénéfices.

L’intelligence artificielle ne sera réellement moderne que lorsqu’elle cessera de reproduire, derrière ses interfaces les plus nouvelles, les hiérarchies les plus anciennes.



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