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Le monde devient multipolaire. La Suisse peut-elle encore rester maîtresse de son destin ?

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    Rédaction Logos
  • il y a 2 jours
  • 9 min de lecture

Par Gilles Brand - rédacteur en chef LOGOS


🎵 Avant d'écouter…

Les mots peuvent éveiller la réflexion. La musique, elle, touche parfois ce que les mots ne savent pas dire.

l existe des silences qui traversent les années sans jamais disparaître.


Le monde change de rythme. Les certitudes d'hier s'effacent, les équilibres se déplacent et les nations sont appelées à redéfinir leur place dans un ordre international devenu plus incertain.

Cette composition originale de LOGOS Média n'accompagne pas une actualité, mais une réflexion. Elle invite à prendre de la hauteur, à retrouver le temps de la pensée et à s'interroger sur une question essentielle : dans un monde qui se fragmente en blocs de puissance, quelle voie la Suisse peut-elle encore tracer pour demeurer libre, indépendante et fidèle à sa vocation de dialogue ?

Fermez un instant les yeux. Laissez la musique ouvrir l'espace de la réflexion.

Puis entrez dans la lecture.


Le monde des blocs, la Suisse des ponts



Entre neutralité contestée, dépendance européenne, pressions américaines et rivalité sino-occidentale, la Suisse ne peut plus se contenter de réciter les principes qui ont assuré sa prospérité. Elle doit redéfinir ce que signifie être indépendante dans un monde de blocs.


Nous assistons sans doute au bouleversement géopolitique le plus profond depuis la chute de l’Union soviétique.

Pendant plus de trente ans, l’ordre international a été structuré autour d’une puissance dominante, les États-Unis, d’une mondialisation économique largement occidentale et de la conviction que les interdépendances commerciales finiraient par réduire les conflits.

Cette époque s’achève.


La Chine affirme sa puissance économique, industrielle, technologique et militaire. La Russie impose à nouveau la guerre comme instrument politique. L’Inde refuse de se laisser enfermer dans un camp. Les États du Golfe diversifient leurs alliances. Les BRICS attirent des pays désireux d’échapper à la domination occidentale. L’Europe, elle, découvre brutalement les conséquences de ses dépendances énergétiques, industrielles, militaires et numériques.

Le monde ne devient pas simplement plus instable. Il devient multipolaire.

Or, dans un tel monde, les petits États ne sont pas nécessairement condamnés. Mais ils ne peuvent survivre politiquement qu’à une condition : savoir exactement ce qu’ils veulent défendre.

Pour la Suisse, cette question est devenue urgente.

La neutralité ne suffit plus à définir une politique

Pendant longtemps, la neutralité suisse a semblé constituer à elle seule une doctrine de politique étrangère.

Elle permettait à la Confédération de ne pas participer aux guerres, d’offrir ses bons offices, d’accueillir des négociations internationales et de maintenir des relations avec des États appartenant à des camps opposés.

Cette neutralité ne signifiait pas l’indifférence morale. Elle constituait avant tout un instrument destiné à préserver l’indépendance, la sécurité et la capacité de médiation du pays.

Mais un instrument n’est jamais une politique complète.

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la Suisse s’est retrouvée confrontée à ses propres contradictions. En reprenant les sanctions de l’Union européenne, elle a voulu marquer son attachement au droit international et condamner une agression militaire. Dans le même temps, cette décision a fragilisé la perception traditionnelle d’une Suisse placée à égale distance des blocs.

La question n’est pas de savoir si la Suisse devait rester silencieuse face à la guerre. Elle est de déterminer si elle dispose encore d’une doctrine suffisamment claire pour expliquer ce qu’elle fait, pourquoi elle le fait et jusqu’où elle entend aller.

Car la neutralité qui se contente de suivre les décisions prises ailleurs risque de devenir une neutralité nominale.

Elle conserve son nom, mais perd progressivement sa substance.


Ni isolement, ni alignement

Deux réponses simplistes dominent souvent le débat suisse.

La première consiste à croire que la neutralité imposerait de se retirer du monde, de limiter les coopérations internationales et de maintenir une distance absolue avec toute alliance occidentale.

Cette vision oublie que la Suisse dépend profondément de son environnement européen. Sa sécurité, son économie, ses approvisionnements, ses communications et ses infrastructures ne peuvent être séparés de ceux de ses voisins.

La seconde réponse consiste, au contraire, à considérer que la transformation du contexte international rendrait la neutralité obsolète et que la Suisse devrait se rapprocher toujours davantage de l’Union européenne et de l’OTAN.

Là encore, la facilité menace de remplacer la réflexion.

Coopérer n’est pas nécessairement s’aligner. Mais une coopération dont les limites ne sont jamais définies peut progressivement devenir une intégration sans débat démocratique.

La Suisse collabore avec l’OTAN dans le cadre du Partenariat pour la paix depuis 1996. Pour la période 2025–2028, cette coopération doit notamment renforcer l’interopérabilité, la formation et les échanges en matière de politique de sécurité. Le Conseil fédéral affirme que cette évolution demeure compatible avec la neutralité.

Cette coopération peut être rationnelle. La Suisse ne peut pas prétendre assurer seule sa sécurité aérienne, sa cybersécurité ou la protection de ses infrastructures face à des menaces transnationales.

Mais elle doit pouvoir répondre clairement à une question : où s’arrête la coopération et où commence l’alignement ?


L’indépendance suisse est devenue matérielle

La souveraineté ne se mesure plus seulement à la présence d’un drapeau, d’une monnaie ou d’une armée.

Elle dépend de réalités beaucoup plus concrètes.

Un pays demeure-t-il souverain lorsqu’il dépend de l’étranger pour son énergie, ses médicaments, ses composants électroniques, ses systèmes informatiques, ses moyens de communication ou une partie essentielle de son armement ?

La crise sanitaire avait déjà révélé la fragilité des chaînes d’approvisionnement. La guerre en Ukraine a montré à quel point l’énergie pouvait redevenir une arme politique. Les tensions entre Washington et Pékin démontrent désormais que les technologies, les semi-conducteurs, les données et les infrastructures numériques constituent des instruments de puissance.


La Suisse est riche, innovante et diplomatiquement respectée. Mais sa prospérité ne la protège pas automatiquement de ces dépendances.

Le Conseil fédéral reconnaît lui-même que la détérioration du contexte international impose de renforcer la capacité de défense, de réduire les vulnérabilités et d’augmenter la marge de manœuvre du pays. Sa stratégie de politique extérieure 2024–2027 place la sécurité, la prospérité et la défense des intérêts suisses dans le cadre d’un ordre international de plus en plus fragmenté.

L’indépendance helvétique ne pourra donc plus être seulement juridique ou diplomatique.

Elle devra être industrielle, énergétique, technologique, alimentaire et militaire.


Le confort de la protection indirecte

La Suisse n’est pas membre de l’OTAN. Elle bénéficie pourtant indirectement de l’environnement stratégique créé par cette alliance.

Elle se trouve au cœur d’un continent dont la défense repose largement sur les États-Unis. Ses voisins assurent une partie de la profondeur stratégique dont elle profite. En cas de crise majeure, il serait illusoire d’imaginer que la Confédération pourrait rester totalement étrangère au destin militaire du continent.


Cette réalité dérange, car elle met en lumière une ambiguïté ancienne.

La Suisse veut demeurer extérieure aux alliances militaires, mais elle bénéficie de l’ordre de sécurité qu’elles garantissent.

Cette situation n’est pas forcément illégitime. Un petit État a le droit de chercher la meilleure manière de préserver sa population et ses institutions.

Mais la neutralité ne peut pas devenir le paravent d’un désarmement intérieur compensé silencieusement par la puissance des autres.

Le Service de renseignement de la Confédération estime que la situation sécuritaire entourant la Suisse se détériore et que la confrontation entre les États-Unis, la Chine et la Russie a déjà des conséquences directes en matière d’espionnage, de prolifération et de menaces hybrides.

La question n’est donc plus de savoir si la Suisse sera touchée par les nouvelles rivalités.

Elle l’est déjà.


Retrouver la vocation diplomatique suisse

La tentation pourrait être de répondre à ce monde dangereux uniquement par le réarmement.

Ce serait insuffisant.

La force militaire demeure indispensable à la souveraineté, mais la Suisse ne rivalisera jamais avec les grandes puissances par le volume de ses forces armées. Sa véritable valeur stratégique se situe ailleurs : dans sa stabilité institutionnelle, son droit, sa capacité de dialogue, son expertise humanitaire et sa tradition de médiation.

Encore faut-il que cette fonction soit reconnue.


La Suisse ne peut offrir ses bons offices que si les adversaires la considèrent comme un interlocuteur indépendant. Elle ne peut prétendre construire des ponts si elle apparaît comme la simple extension diplomatique d’un camp.

Cela ne signifie pas qu’elle doive placer sur le même plan l’agresseur et l’agressé, la démocratie et la dictature ou le droit et la force.

La neutralité n’interdit pas le jugement.

Elle exige toutefois que la Suisse conserve une capacité de parole distincte, qu’elle entretienne des canaux avec les acteurs que d’autres ne veulent plus rencontrer et qu’elle refuse de transformer toute divergence diplomatique en rupture définitive.

Dans un monde où chacun somme les nations de choisir leur camp, maintenir des espaces de dialogue peut devenir une forme de courage politique.


Une Suisse ouverte, mais non dissoute

La Confédération devra simultanément clarifier sa relation avec l’Union européenne.

L’Europe demeure son espace économique, culturel et géographique naturel. La priorité accordée au continent européen figure explicitement dans la stratégie extérieure de la Confédération.


Il serait donc absurde de rêver une Suisse détachée de l’Europe.

Mais être européen ne signifie pas renoncer à toute autonomie de décision.

La Suisse doit construire avec l’Union européenne une relation stable, équilibrée et prévisible, sans laisser croire que sa seule alternative serait l’isolement ou l’intégration progressive.


Elle doit coopérer étroitement avec ses voisins, contribuer à la sécurité du continent et défendre les valeurs démocratiques auxquelles elle appartient. Mais elle doit aussi conserver les instruments qui lui permettent de décider librement lorsque ses intérêts ne coïncident pas exactement avec ceux de Bruxelles, de Washington ou d’une autre capitale.

L’indépendance n’est pas le refus des alliances.

Elle est la possibilité de les choisir.


La multipolarité n’est pas une libération

Certains voient dans le recul relatif de l’hégémonie occidentale une bonne nouvelle. Ils imaginent qu’un monde multipolaire serait naturellement plus équilibré et plus respectueux de la souveraineté des nations.

Rien ne permet de l’affirmer.

La multipolarité peut ouvrir de nouveaux espaces diplomatiques. Elle peut aussi multiplier les conflits régionaux, les rapports de force, les chantages économiques et les guerres par procuration.

Les puissances émergentes ne sont pas nécessairement plus respectueuses du droit que les anciennes puissances dominantes.

Pour la Suisse, il ne s’agit donc pas de se détourner de l’Occident pour se rapprocher naïvement de la Chine, de la Russie ou des BRICS.

Changer de dépendance n’est pas retrouver son indépendance.

La véritable voie suisse consiste à maintenir un ancrage clair dans l’espace démocratique européen tout en refusant l’automatisme de l’alignement.

Cette position sera inconfortable.

Elle sera régulièrement critiquée par ceux qui exigent une fidélité totale à leur camp. Mais une politique étrangère indépendante commence précisément là où cesse le désir de plaire à tout le monde.


Redevenir indispensable

La Suisse ne retrouvera pas son influence en invoquant éternellement les succès diplomatiques du passé.

Genève ne demeurera pas automatiquement une capitale mondiale du dialogue. Les bons offices ne constituent pas un patrimoine garanti. La neutralité elle-même ne conserve sa valeur que si elle est comprise, cohérente et utile aux autres.

La Confédération doit donc investir dans ce qui fait sa singularité : la médiation, le droit humanitaire, la protection des populations civiles, la diplomatie scientifique, la cybersécurité, la gouvernance numérique et la négociation discrète.

Elle doit aussi renforcer ses propres capacités de défense, protéger ses infrastructures et assurer une plus grande résilience économique.

La Suisse n’a pas à choisir entre la diplomatie et la force.

Une diplomatie sans capacité de résistance risque de devenir impuissante. Une force sans projet diplomatique ne produit que de la méfiance.


Rester suisse dans un monde de blocs

Le monde qui vient sera moins confortable pour la Suisse.

Les grandes puissances toléreront de moins en moins les positions intermédiaires. Elles demanderont des soutiens, des sanctions, des accès, des informations et des choix explicites.

La Confédération sera constamment tentée soit de se réfugier dans une neutralité défensive et nostalgique, soit de se fondre progressivement dans le camp occidental au nom de la sécurité.

Elle devra résister à ces deux facilités.

La Suisse ne doit devenir ni une forteresse indifférente, ni un satellite docile.

Elle doit être une nation ouverte, armée, commerçante, démocratique et disponible pour le dialogue. Une nation qui connaît ses appartenances, mais conserve son jugement. Une nation qui coopère avec ses voisins sans leur abandonner sa volonté.


Dans un monde multipolaire, les petits États ne seront respectés ni pour leurs proclamations morales ni pour leur richesse passée.

Ils le seront pour leur cohérence, leur résilience et leur capacité à demeurer utiles.

La neutralité suisse n’est donc pas morte.

Mais elle ne pourra survivre qu’en cessant d’être un réflexe pour redevenir une stratégie.



Pour aller plus loin

La neutralité suisse est-elle encore adaptée au XXIᵉ siècle, ou doit-elle évoluer pour répondre à un monde où les rapports de force reprennent le dessus ?

L'indépendance d'un État se mesure-t-elle encore uniquement à ses institutions, ou dépend-elle désormais de sa souveraineté énergétique, technologique, industrielle et militaire ?

Enfin, dans un monde de plus en plus polarisé, la Suisse peut-elle redevenir un acteur incontournable du dialogue international, non par la puissance de ses armes, mais par la crédibilité de sa parole ?

Autant de questions qui dépasseront largement l'actualité du moment et qui façonneront la place de notre pays dans les décennies à venir. Plus que jamais, il appartient aux citoyens de s'en emparer, car les grands choix géopolitiques ne concernent pas seulement les diplomates : ils dessinent aussi l'avenir de notre démocratie, de notre prospérité et de notre liberté.


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