top of page

Ruth Dreifuss ou la mémoire consolante

  • Photo du rédacteur: Rédaction Logos
    Rédaction Logos
  • 26 mars
  • 3 min de lecture

Par Georges Dunand - Rédacteur LOGOS



Quand le politique se souvient mieux qu’il n’a agi


Il est toujours délicat de s’adresser à une figure.

Non pas par respect, le respect n’interdit rien, mais parce qu’une figure porte avec elle une époque, une intention, parfois même une certaine idée du bien.

Madame Dreifuss, vous incarnez cela.

Et c’est précisément pour cette raison que vos mots récents troublent.



Lorsque vous affirmez aujourd’hui que, dès l’origine de la LAMal, les primes devaient être limitées à 8% du revenu, vous ne formulez pas simplement un souvenir. Vous proposez une version apaisée du passé. Une version presque juste. Trop juste, peut-être.


La mémoire politique n’est jamais neutre.

Elle ne ment pas toujours, mais elle arrange. Elle sélectionne. Elle polit les angles.

Elle donne au passé une cohérence que le réel n’a jamais eue.

Et vous le savez !


Car gouverner, ce n’est pas penser un système dans sa pureté. C’est accepter qu’il se déforme, qu’il résiste, qu’il échappe.

La LAMal n’a jamais été cette promesse d’équilibre que l’on évoque aujourd’hui. Elle a été, dès le départ, une construction fragile, traversée par des contradictions profondes.

Dire qu’un plafonnement à 8% était « prévu », c’est introduire une harmonie rétrospective là où il n’y avait qu’une tension.

Il y a, dans votre propos, quelque chose de plus subtil encore.

Une forme d’innocence retrouvée.

Comme si le système, dans son intention initiale, avait été juste et que le temps, les autres, les circonstances, en avaient altéré la promesse.

Mais le politique n’est jamais innocent.

Il choisit. Il arbitre. Il renonce aussi.

Et chaque renoncement laisse une trace.

La LAMal d’aujourd’hui avec ses primes qui pèsent lourdement sur les ménages n’est pas une trahison accidentelle. Elle est le résultat d’une succession de décisions, de compromis, d’acceptations.

Autrement dit : d’actes politiques.


Pendant que les mots s’ajustent, que les souvenirs se précisent, une réalité persiste.

Celle des familles qui calculent.

Celle des indépendants qui absorbent.

Celle des classes moyennes qui ne contestent plus vraiment, parce qu’elles n’y croient plus tout à fait.

Elles ne connaissent pas les intentions initiales.

Elles connaissent les factures.

Et dans cet écart entre le récit et le vécu se loge une forme de fatigue démocratique.

Car le problème dépasse ici la seule LAMal.

Il touche à quelque chose de plus profond : la crédibilité même de la parole politique.

À force d’écarts entre ce qui est annoncé, ce qui est promis, ce qui est rappelé et ce qui est réellement vécu une fracture s’installe.

Silencieuse. Progressive. Presque imperceptible.

Le citoyen n’argumente plus.

Il se retire.

L’abstention ne naît pas toujours de l’indifférence.

Elle naît souvent d’une forme de lucidité désabusée.

D’une impression que les mots ne décrivent plus le réel, mais le réinterprètent.

Et lorsque la parole publique devient une reconstruction permanente, elle perd ce qui fait sa force : sa capacité à engager.


Alors permettez une question, simple, presque brutale :

Pourquoi ce qui était « prévu » n’a-t-il jamais été réalisé ?

Non pas en théorie.

Mais concrètement.

Non pas dans les discours.

Mais dans les mécanismes.

Car c’est là que se joue la vérité politique.

Pas dans l’origine racontée.

Mais dans la trajectoire assumée.


Il existe une forme de courage rare : celui de ne pas embellir le passé.

Celui de dire : nous avons voulu, mais nous n’avons pas réussi.

Celui de reconnaître que certaines structures portent en elles leurs propres déséquilibres.

Ce courage-là éclaire davantage que toutes les intentions reconstruites.

Car à défaut, ce n’est pas seulement une politique qui s’effrite.

C’est la confiance.



Conseil de LOGOS

Une démocratie ne meurt pas toujours dans le conflit.

Elle s’éteint parfois dans le décalage.

Lorsque les citoyens cessent de croire que les mots décrivent le réel, ils cessent simplement de répondre.

Et le silence devient alors plus inquiétant que toutes les oppositions.


Commentaires


bottom of page