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Français oral : quand l’école perd la voix

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    Rédaction Logos
  • il y a 2 jours
  • 3 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS



Il y a des nouvelles qui, à première vue, semblent anecdotiques. Une statistique de plus.

Un classement. Un chiffre que l’on commente une matinée avant de passer à autre chose.

Et puis il y a celles qui disent quelque chose de plus profond.

Apprendre que des élèves genevois de 4e HarmoS figurent en queue de classement en français oral n’est pas une simple alerte pédagogique. C’est peut-être le symptôme d’un trouble plus large : notre difficulté collective à transmettre une langue comme lieu d’habitation intérieure, et non comme simple outil fonctionnel.


Car parler n’est jamais seulement produire des mots.

Parler, c’est ordonner sa pensée. C’est structurer le réel. C’est mettre de la distance entre l’émotion brute et l’expression. C’est aussi entrer dans le monde commun.

Un enfant qui peine à s’exprimer oralement n’est pas nécessairement un enfant moins intelligent. Mais il peut devenir un enfant moins armé.

Et c’est là que le sujet devient profondément politique, philosophique et civilisationnel.



Une société saturée de communication… mais pauvre en parole

Le paradoxe est saisissant.

Jamais une génération n’a autant communiqué. Messages vocaux, vidéos courtes, échanges permanents, notifications incessantes, conversations fragmentées.

Et pourtant, jamais peut-être l’art de parler n’a été aussi fragilisé.

Pourquoi ?

Parce que communiquer n’est pas parler.

Communiquer peut être immédiat, impulsif, discontinu. Parler suppose une architecture intérieure.

La parole demande du vocabulaire, de la mémoire, du silence préalable, de l’écoute, de la nuance.

Or notre époque valorise la vitesse, non la construction.

L’enfant grandit dans un monde où l’on réagit plus qu’on ne formule. Où l’image précède le mot. Où le zapping remplace la continuité.

L’école se retrouve alors à devoir réparer ce que l’environnement culturel défait.

Mission immense.


La langue n’est pas une matière scolaire. C’est une colonne vertébrale.

On commet souvent une erreur conceptuelle.

On pense le français comme une discipline parmi d’autres.

Mathématiques. Sciences. Géographie. Français.

Mais la langue n’est pas une case dans l’emploi du temps.

Elle traverse tout.

Un enfant qui maîtrise mal l’oral peine à expliquer un raisonnement mathématique.

À argumenter en histoire. À poser une question claire. À exprimer un désaccord sans agressivité.

La langue n’est pas un supplément culturel.

Elle est l’ossature cognitive de la citoyenneté.

Une démocratie faible en langage devient rapidement une démocratie forte en slogans.


Le recul du récit familial


Il faut aussi oser regarder hors des murs scolaires.

Que se passe-t-il dans les maisons ?

Combien de repas sans écrans, avec conversation réelle ?

Combien d’enfants entendent encore un adulte raconter, expliquer, transmettre, débattre ?

Combien vivent dans une polyphonie linguistique parfois riche, mais aussi parfois instable lorsqu’aucune langue de référence n’est suffisamment consolidée ?

La question n’est pas de juger les familles.

Elle est de constater que la transmission du langage ne repose plus sur les mêmes piliers qu’hier.

L’école hérite désormais d’une mission anthropologique.

L’illusion technologique

Certains répondront : l’intelligence artificielle traduira, reformulera, assistera.

Erreur.

Plus la technologie progresse, plus la maîtrise humaine du langage devient essentielle.

Celui qui ne sait pas formuler une pensée claire ne saura même pas bien interroger les machines.

L’avenir n’appartient pas à ceux qui parlent beaucoup.

Il appartiendra à ceux qui pensent précisément.


Une urgence de civilisation

Le Département de l’instruction publique à Genève a d’ailleurs lancé récemment des initiatives pour renforcer la maîtrise du français, signe que le problème est identifié.

C’est nécessaire.

Mais peut-être faut-il aller plus loin.

Réhabiliter l’oral véritable.

Faire réciter. Faire raconter. Faire débattre. Faire écouter.

Redonner de la noblesse à la phrase bien construite.

Réapprendre aux enfants que parler n’est pas remplir l’espace sonore.

Parler, c’est habiter sa pensée.

Car lorsqu’une école perd la voix, une société finit parfois par perdre la sienne.


Conseil de LOGOS


Si vous voulez savoir ce qu’une société prépare pour demain, n’observez pas seulement ses budgets ou ses infrastructures. Écoutez ses enfants parler. Une civilisation qui appauvrit le langage affaiblit silencieusement sa capacité à penser, à débattre et, finalement, à demeurer libre.


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