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La Suisse des dix millions

  • Photo du rédacteur: Rédaction Logos
    Rédaction Logos
  • 16 juin
  • 3 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS



L'abandon d'une idée de la Suisse, l'avènement d'une autre


Les débats autour de l'initiative dite « Suisse à 10 millions » sont souvent présentés sous un angle démographique, économique ou migratoire.

Combien d'habitants la Suisse peut-elle accueillir ?

Combien de logements faudra-t-il construire ?

Combien de routes, d'écoles, de trains ou d'hôpitaux devront suivre ?

Ces questions sont légitimes.

Mais elles ne sont peut-être pas les plus importantes.

Car derrière les chiffres se cache une interrogation beaucoup plus profonde.

De quelle Suisse parlons-nous encore ?



L'histoire d'un peuple n'est jamais seulement celle de son territoire. Elle est aussi celle d'une représentation collective. Une manière d'habiter le monde. Une façon particulière de se raconter.


Pendant longtemps, la Suisse s'est pensée comme une petite nation. Un pays modeste au cœur de l'Europe. Un territoire de montagnes, de villages, de cantons, de proximité et d'équilibres délicats.

Cette Suisse-là n'était pas seulement une réalité géographique.

C'était un imaginaire.

Un imaginaire fait de lenteur, de stabilité, de démocratie locale et d'attachement au paysage.

Or, l'arrivée progressive vers les dix millions d'habitants pose une question existentielle : cet imaginaire est-il encore compatible avec la réalité qui se construit sous nos yeux ?

Car lorsqu'un pays change de taille, il change aussi de nature.

Les villes s'étendent.

Les infrastructures s'alourdissent.

Les espaces se densifient.

Les distances psychologiques se modifient.

La relation au territoire n'est plus la même.


Le risque n'est pas seulement l'augmentation de la population.

Le risque est la disparition silencieuse d'un certain rapport au monde.

Bien entendu, l'histoire suisse a toujours été celle du mouvement. Des Italiens, des Espagnols, des Portugais, des Balkaniques et de nombreuses autres communautés ont contribué à bâtir la prospérité du pays. La Suisse n'a jamais été une forteresse immobile.


Mais la question posée aujourd'hui est différente.

Ce n'est plus celle de l'ouverture.

C'est celle de la capacité d'absorption.

À partir de quel seuil un pays cesse-t-il de pouvoir intégrer sereinement ceux qu'il accueille ?

À partir de quel moment l'accélération démographique devient-elle plus forte que la capacité culturelle d'une nation à transmettre ce qu'elle est ?


Car l'intégration n'est pas seulement un problème administratif.

C'est une rencontre entre une société et ceux qui la rejoignent.


Encore faut-il que cette société sache elle-même ce qu'elle souhaite transmettre.

Derrière l'initiative des dix millions apparaît donc un conflit philosophique.

Deux visions de la Suisse s'affrontent.

La première considère le pays comme une plateforme économique dont la croissance doit être accompagnée aussi longtemps qu'elle produit de la richesse.


La seconde considère la Suisse comme une civilisation particulière dont l'équilibre mérite parfois d'être protégé, même au prix d'une croissance plus modeste.


Ni l'une ni l'autre ne détiennent à elles seules toute la vérité.

Mais le débat mérite mieux que les slogans.

Car il ne porte pas uniquement sur le nombre d'habitants.

Il porte sur la définition même du bien commun.


Au fond, la question n'est peut-être pas : « Voulons-nous être dix millions ? »

La question est plutôt :

« Quelle Suisse voulons-nous être lorsque nous serons dix millions ? »


Car l'histoire montre que les peuples disparaissent rarement par conquête.

Ils disparaissent plus souvent lorsqu'ils cessent de savoir qui ils sont.



Conseil LOGOS

Avant de débattre des chiffres, débattons du projet. Une nation qui sait où elle va peut accueillir le changement. Une nation qui ne sait plus ce qu'elle veut devenir risque de subir ce changement.


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