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Suisse à 10 millions : notre démocratie mérite mieux qu’un débat de café du commerce

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    Rédaction Logos
  • il y a 7 heures
  • 4 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS





Il existe des sujets qui, à peine formulés, empêchent déjà de penser sereinement.

La question d’une Suisse à 10 millions d’habitants en fait partie.

Non pas parce qu’elle imposerait une réponse simple.

Mais parce qu’elle déclenche immédiatement les réflexes devenus familiers de notre époque : slogans préfabriqués, indignations automatiques, postures politiques attendues, simplifications médiatiques et instrumentalisations partisanes.


Et c’est peut-être cela, le plus préoccupant.


Car une démocratie n’a pas à craindre les questions difficiles.

C’est même sa vocation.

Mais elle devrait craindre la pauvreté intellectuelle avec laquelle elle les traite.

Le politique devrait éclairer.

Pas exploiter.

Nuancer.

Pas attiser.

Élever.


Pas instrumentaliser les inquiétudes collectives.


Or sur un sujet aussi sensible, chacun semble trop souvent réciter son rôle.

Les uns activent les peurs.

Les autres distribuent les brevets de vertu.

Certains simplifient brutalement.

D’autres culpabilisent mécaniquement.


Et entre ces réflexes, le citoyen peine à entendre une parole adulte.

C’est profondément néfaste.

Car lorsqu’un débat essentiel devient un théâtre prévisible, la pensée recule.

Et la démocratie se rabougrit.

Mais de quoi parlons-nous réellement ?

D’un chiffre ?

Évidemment non.


Les chiffres ne sont souvent que les façades visibles de questions beaucoup plus profondes.

Nous parlons ici du rapport entre croissance et limite.

Entre ouverture et continuité.

Entre hospitalité et soutenabilité.

Entre économie et territoire.

Entre mobilité humaine et capacité d’absorption collective.

Entre souveraineté démocratique et interdépendance.

Et plus profondément encore : de notre rapport moderne à la notion même de limite.

Car voilà peut-être le véritable sujet.

Notre époque accepte volontiers les limites lorsqu’elles concernent la planète.

Seuils climatiques.

Ressources finies.

Sobriété énergétique.

Biodiversité fragilisée.

Mais dès qu’il s’agit des limites humaines, territoriales ou infrastructurelles d’un pays, le débat devient immédiatement inflammable.

Comme si toute idée de limite relevait d’une faute morale.

Pourquoi ?

Parce que notre modernité a sacralisé le mouvement.

Circuler.

Croître.

Fluidifier.

Accélérer.

Toute retenue devient suspecte.


Pourtant, aucune société durable ne se construit dans l’absence totale de limites.

Aucune maison n’est habitable sans structure.

Aucun jardin sans contours.

Aucune démocratie sans arbitrages parfois inconfortables.

Reconnaître cela n’est pas rejeter l’autre.

C’est reconnaître la matérialité du monde.


Comparer ne fait pas raison.

Mais refuser toute comparaison empêche de penser.

Nos parents ont connu d’autres vagues migratoires.

Les Italiens. Les Espagnols. Les Portugais.

Des trajectoires souvent liées au travail, à l’effort, à une volonté tangible d’installation progressive dans le pays d’accueil.

N’idéalisons rien.

Cette histoire fut aussi faite de préjugés, de suspicion, de discriminations, parfois d’humiliations silencieuses.

Mais quelque chose différait.

Le contexte. Le rythme du monde.Le rapport au pays d’accueil.

L’idée même d’appartenance.

L’immigration d’hier s’inscrivait souvent dans une logique plus linéaire : quitter un pays, arriver, travailler, s’installer, contribuer, s’intégrer à une aventure collective.


Aujourd’hui, les mobilités humaines sont plus complexes.

Le numérique maintient les liens permanents avec ailleurs.

Les appartenances sont multiples.

Les identités plus fragmentées.

Les flux plus rapides.

Parfois plus temporaires.

Parfois plus circulaires.

Ce n’est ni mieux. ni pire, c’est autre chose.


Et précisément parce que c’est autre chose, cela mérite une réflexion adulte.

Sans nostalgie.

Sans déni.

Sans caricature.

Car la vraie question n’est pas de savoir quelle immigration était la “bonne”.

Question stérile.


La vraie question est :

quel pacte collectif voulons-nous aujourd’hui entre accueil, intégration, contribution et cohésion ?

Car une société ouverte ne fonctionne durablement que s’il existe un minimum de désir partagé de faire communauté.


Ajoutons une autre tension que les slogans escamotent.

Si demain une décision populaire devait fragiliser les accords bilatéraux avec l’Union européenne, que se passerait-il ?

Personne ne peut répondre avec certitude.

Certains agitent la catastrophe automatique.

D’autres minimisent totalement le risque.

La vérité est plus nuancée.

Oui, juridiquement, un conflit avec la libre circulation poserait un problème réel.

Mais l’histoire suisse montre aussi une culture du compromis pragmatique lorsque les intérêts mutuels sont importants.

La vraie question n’est donc pas seulement démographique.

Elle devient stratégique.

Quel prix collectif la Suisse serait-elle prête à payer pour reprendre davantage de maîtrise sur cette question ?

Voilà un débat adulte.

Pas un slogan.

Mais au fond, tout cela contourne peut-être le sujet essentiel.

Car à un moment, il faudra avoir ce courage démocratique.

Non pas celui de parler plus fort.

Mais celui de penser plus profondément.

Et de poser la seule question qui compte vraiment :


Autour de quelle vision commune les Suissesses et les Suisses souhaitent-ils encore faire nation ?


Car une nation n’est pas une simple addition d’habitants.

Ni un marché performant.

Ni un territoire administré.

Une nation est un projet collectif.

Une mémoire.

Une certaine idée de la liberté.

De la responsabilité.

Du travail.

De la solidarité.

Des institutions.

Du vivre-ensemble.

Du compromis.

Et aussi de l’intégration réciproque.


Sous le chiffre des 10 millions se cache en réalité une question beaucoup plus profonde :

qu’est-ce qui nous relie encore comme communauté politique ?


Que voulons-nous transmettre ?

Une prospérité économique ?

Bien sûr !


Une démocratie robuste ?

Évidemment !


Mais encore ?

Quel imaginaire commun ?

Quel désir de faire société ?

Quel équilibre entre ouverture et continuité ?

Car une démocratie mature ne peut durablement vivre sur des chiffres, des peurs ou des slogans.

Elle a besoin d’un récit commun.

D’une conscience partagée.

D’une certaine idée d’elle-même.

Sans cela, les débats démographiques deviennent vite des débats identitaires mal formulés.

Et les peurs prennent la place de la pensée.

Les Grecs parlaient de sophrosyne.

Le sens de la mesure.


Cette sagesse qui comprend qu’aucune réalité humaine ne survit durablement dans l’excès.

Trop peu de mouvement : stagnation.

Trop de mouvement : dissolution.

Toute politique mature commence là.


Mais notre époque préfère les absolus.

Toujours plus.

Ou jamais cela.

Toujours ouverts.

Ou totalement fermés.

Comme si la nuance était devenue une faiblesse.


La démocratie mérite mieux qu’un immense café du commerce national.

Elle exige du recul.

Du discernement.

Du courage intellectuel.

Et surtout une capacité devenue rare :

penser ensemble sans immédiatement se transformer en tribus adverses.

C’est peut-être cela, aujourd’hui, le vrai enjeu.


Bien au-delà d’un chiffre.


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