top of page

Du podologue au journaliste

Photo du rédacteur: Rédaction Logos
Rédaction Logos
31 août
4 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur en chef LOGOS



Il y a des lieux qui changent de fonction sans vraiment changer d’âme. Pendant près de quarante ans, ces pièces ont été celles d’un cabinet de podologie. On y venait pour une douleur, une gêne, une difficulté à marcher. On y observait des appuis, des démarches, des déséquilibres. On y parlait de pieds, de chaussures, de biomécanique, de traitements. Mais comme dans tous les lieux de soin, on y parlait aussi de beaucoup d’autres choses : de travail, de famille, de vieillissement, de maladie, de projets, de peurs, de joies, de politique parfois, de la vie souvent.



Aujourd’hui, le cabinet ferme. Le fauteuil de soins va disparaître. Les instruments seront rangés. Les habitudes, elles aussi, devront trouver une autre place. Mais les locaux ne vont pas devenir silencieux.

Ils vont devenir la rédaction de LOGOS.

Et je trouve dans cette transformation quelque chose de profondément juste.


À première vue, tout oppose les deux métiers. Le podologue soigne un corps. Le journaliste observe la société. L’un travaille avec ses mains, l’autre avec les mots. L’un examine une douleur précise, l’autre tente de comprendre des mouvements plus vastes. Pourtant, avec le recul, je découvre entre eux une continuité presque évidente. Pendant des décennies, mon travail a consisté à regarder avant de conclure, à écouter avant de répondre, à chercher la cause derrière le symptôme, à ne pas isoler un pied du reste du corps, à comprendre qu’une douleur localisée pouvait parfois être la conséquence d’un déséquilibre situé ailleurs.


Que fait un journaliste lorsqu’il travaille sérieusement ? Presque la même chose. Il observe. Il écoute. Il confronte. Il tente de comprendre ce qui se cache derrière ce qui se voit. Il refuse, du moins devrait-il refuser, de confondre le symptôme avec la cause. Il replace un événement dans un ensemble. D’une certaine manière, je ne change donc peut-être pas autant de métier que je l’imaginais.

Je change d’échelle.

Hier, j’essayais de comprendre pourquoi une personne ne marchait plus comme avant. Aujourd’hui, avec LOGOS, j’essaie parfois de comprendre pourquoi une société ne marche plus tout à fait droit. La comparaison pourrait sembler facile. Elle ne l’est pas tant que cela. La pratique clinique m’a appris la prudence. On ne pose pas un diagnostic sérieux en quelques secondes. On ne réduit pas une personne à une radiographie ou à un symptôme. On observe, on interroge, on doute, on vérifie. Et surtout, on accepte parfois de ne pas savoir immédiatement.


Notre époque médiatique gagnerait peut-être à retrouver un peu de cette lenteur. Nous vivons au contraire dans le règne de la réaction instantanée. Il faut commenter avant d’avoir compris, publier avant d’avoir vérifié, choisir un camp avant même d’avoir posé correctement la question. LOGOS est né précisément de cette insatisfaction : l’envie de créer un espace où l’on puisse encore regarder les choses autrement, sans hurler, sans suivre mécaniquement les indignations du jour, sans réduire le monde à une succession de slogans.

Un média où l’on puisse prendre le temps d’observer ce qui se passe sous la surface.

Il y a également une autre continuité entre le cabinet et la rédaction : les histoires humaines. Pendant près de quarante ans, des milliers de personnes se sont assises devant moi. Elles m’ont appris quelque chose qu’aucune école de journalisme ne pourrait enseigner complètement : derrière les statistiques, les politiques publiques, les crises économiques et les transformations sociales, il y a toujours des individus. Un problème de logement n’est pas seulement un taux de vacance. Une réforme de la santé n’est pas seulement un tableau Excel. Le vieillissement de la population n’est pas seulement une courbe démographique. La précarité n’est pas seulement un pourcentage. Derrière chaque chiffre, quelqu’un essaie de vivre.


Peut-être est-ce cela que j’emporte le plus sûrement avec moi en quittant la podologie : cette impossibilité désormais de regarder une question collective sans chercher les visages qui se trouvent derrière.

Et puis il y a le lieu. Dans quelques jours, là où se trouvait un fauteuil de soins, il y aura un bureau. À la place des instruments, des livres, des dossiers, des ordinateurs. Là où l’on examinait une démarche, on préparera des articles. Là où l’on cherchait un diagnostic, on cherchera des angles, des faits, des idées. Des journalistes citoyens entreront peut-être par la même porte que les patients d’hier. Des débats remplaceront certaines consultations.

Les mots prendront la place des gestes.

Je sais pourtant que je regarderai longtemps ces pièces avec une double mémoire. Je verrai la rédaction, mais je verrai encore le cabinet. Un meuble conservera peut-être l’ombre d’un instrument disparu. Un coin de la pièce réveillera le souvenir d’une conversation. Une lumière, une heure de la journée, un bruit dans le couloir feront revenir quelques secondes un monde qui vient de s’achever. Ce ne sera pas triste. Ce sera une transmission.


Car une vie n’avance pas toujours en effaçant ce qui précède. Elle avance parfois en transformant ce qui a été appris. Pendant des années, mes patients m’ont confié leurs pas. Ils m’ont appris à regarder, à écouter, à douter, à chercher, à respecter la complexité d’un être humain. Ces leçons vont désormais entrer avec moi dans la rédaction de LOGOS.

Je ne soignerai plus des pieds. Je continuerai pourtant à chercher les déséquilibres. Je ne corrigerai plus une démarche. J’essaierai peut-être, avec d’autres, de mieux comprendre celle de notre époque. Et finalement, une chose ne changera pas : dans ce même lieu, il sera encore question de l’être humain.

Hier, il entrait comme patient. Aujourd’hui, il entrera par les mots.

Le cabinet ferme. La rédaction ouvre. Et quelque part entre les deux, une nouvelle manière de marcher commence.


Commentaires


bottom of page