top of page

Prof. BAUMANN, Prof. PERRELET ET LE CHEMIN QUE JE N’AI PAS PRIS

Photo du rédacteur: Rédaction Logos
Rédaction Logos
25 août
4 min de lecture

Par Gilles Brand - Podologue





Au moment où ma vie professionnelle touche à son terme, j’éprouve le besoin de revenir vers celles et ceux qui, bien avant que je ne devienne le praticien que j’ai été, ont placé quelques pierres essentielles sur mon chemin. Des professeurs, des maîtres, parfois des personnalités dont on ne mesure véritablement l’influence qu’avec le recul des années. Le professeur Fritz Baumann, qui fut mon professeur de physiologie durant mes études de podologie à Genève, et le Professeur Perrelet, font incontestablement partie de ceux-là.



Il existe des matières que l’on apprend pour réussir un examen. Et puis il en existe d’autres qui modifient durablement notre manière de regarder un patient. Pour moi, la physiologie appartient à cette seconde catégorie.

Avant d’apprendre à soigner, il fallait comprendre.

Comprendre pourquoi le cœur accélère, comment circule le sang, comment un nerf transmet une information, comment un muscle répond, pourquoi les tissus souffrent lorsqu’une circulation devient insuffisante, comment des équilibres extraordinairement subtils permettent simplement à un être humain de tenir debout, de marcher, de ressentir.


Derrière cet enseignement, il y avait des femmes et des hommes.

Et parmi eux, le Prof. Baumann et le Prof. Perrelet occupent une place particulière dans ma mémoire.

À l’époque, je ne pouvais évidemment pas mesurer tout ce que ces années d’études déposeraient en moi. Nous étions étudiants. Nous apprenions, nous répondions à des QCM, nous tentions de comprendre les mécanismes parfois complexes du corps humain. La physiologie pouvait sembler abstraite : régulations, échanges, transmission nerveuse, circulation, adaptation. Pourtant, quelques années plus tard, installé face à mes premiers patients, tout cela allait progressivement prendre chair.

Un pied n’était plus seulement un pied.

Une modification de coloration pouvait raconter une circulation. Une perte de sensibilité pouvait révéler un système nerveux qui ne transmettait plus correctement ses messages. Une plaie qui cicatrisait mal obligeait à réfléchir au-delà de la peau. Une douleur n’était jamais seulement l’endroit où elle se manifestait.

C’est peut-être cela que ces années d’enseignement m’ont appris de plus précieux : le corps humain ne fonctionne jamais en pièces détachées.

Mais lorsque je pense aujourd’hui au professeur Baumann, et au professeur Perrelet, un souvenir revient avec une précision étonnante.

À la suite de quelques QCM dont les résultats semblaient les avoir satisfaits, ils m’avaient, de concert, laissé entendre qu’une autre voie pouvait s’ouvrir à moi. Ils souhaitaient m’orienter différemment, vers la filière médecine.

Je me souviens encore de cette proposition à Pâques.

Je me souviens aussi d’avoir décliné.

Il y avait alors des raisons personnelles, des circonstances, une vie déjà traversée par ses contraintes, ses équilibres, ses nécessités. À cet âge-là, nous décidons avec ce que nous sommes, avec ce que nous pouvons, et parfois aussi avec ce que nous n’osons pas encore devenir.

Je n’ai jamais oublié ce moment.

Et je n’ai jamais oublié non plus une certaine déception que j’ai cru lire dans leurs regards —plus particulièrement dans celui du professeur Baumann. Peut-être ai-je interprété cette émotion avec mes yeux d’étudiant. Peut-être n’était-ce qu’un regret fugace, celui de voir un élève ne pas emprunter la voie qu’ils imaginaient possible pour lui. Je ne le saurai jamais.

Mais cette scène est restée en moi. Elle me taraude encore aujourd’hui.

Non pas parce que je renie le chemin que j’ai choisi. Bien au contraire. J’ai aimé profondément mon métier, les patients rencontrés, les milliers de consultations, la richesse humaine d’une pratique exercée durant près de quarante ans. Je sais ce que cette profession m’a donné, et ce que j’ai essayé, à mon tour, de lui donner.


Mais il existe dans une vie quelques bifurcations silencieuses dont nous continuons longtemps à entendre l’écho.

Que serais-je devenu si j’avais accepté ?

Aurais-je emprunté un tout autre destin ? Aurais-je été plus heureux ? Aurais-je eu la même relation avec les patients ? Aurais-je soigné autrement ?

Ces questions n’ont pas de réponse. Et pourtant, elles nous habitent parfois avec une étonnante fidélité.

Ainsi va la vie.

Elle ne se construit pas seulement avec nos certitudes ou nos réussites. Elle se construit aussi avec nos refus, nos renoncements, nos hésitations, et avec ces portes que nous n’ouvrons pas, sans savoir pleinement ce qu’elles contenaient.

Avec le temps, j’ai compris qu’il ne servait à rien de réécrire ces instants. Ils appartiennent à ce que nous sommes devenus. Mais j’ai également compris autre chose : lorsqu’un professeur, ou deux, vous disent d’une manière ou d’une autre

« vous pourriez aller plus loin », ils vous transmettent quelque chose de rare.

Ils vous transmettent leur confiance.

Et cette confiance, même refusée dans ses conséquences concrètes, ne disparaît pas. Elle vous accompagne. Elle vous oblige. Elle vous élève silencieusement.

Je crois aujourd’hui que cette confiance m’a suivi tout au long de ma carrière. Elle a probablement nourri cette exigence de comprendre avant d’agir, de ne jamais me satisfaire d’un geste mécanique, de chercher derrière un symptôme ce que le corps essayait de raconter.

Regarder localement, certes, mais penser globalement.

Ne jamais considérer uniquement ce que l’on voit.

Chercher ce qui se passe derrière, en amont, autour.

Comprendre avant de soigner.

Au moment de quitter à mon tour la pratique, je mesure mieux la dette que nous avons envers ceux qui nous ont formés. Une carrière professionnelle porte rarement un seul nom. Elle est faite d’une multitude de rencontres. Certains nous transmettent un geste. D’autres une méthode. Quelques-uns nous apprennent une manière de regarder. Et parfois, certains voient en nous un possible que nous-mêmes n’avions pas encore osé considérer.

Fritz Baumann et Luc Perret furent, pour moi, de ceux-là.


Je n’ai pas pris le chemin qu’ils m’avaient suggéré.

Mais je n’ai jamais oublié qu’un jour, deux hommes de valeur avaient pensé que je pouvais l’emprunter.

Près de quarante ans plus tard, cette confiance demeure.

Tout comme demeure cette légère douleur des choix non suivis, cette impression d’avoir laissé quelque chose au bord de la route, et cette pensée profondément humaine : une vie n’est pas faite de tous les chemins possibles, mais de celui que nous avons choisi avec, derrière nous, l’ombre lumineuse de quelques autres.


Merci, Professeur Baumann.

Merci, Professeur Perrelet.

Je n’ai pas suivi la route que vous entrevoyiez pour moi. Mais je n’ai jamais oublié que vous aviez cru, l’un et l’autre, que je pouvais la prendre.

Commentaires


bottom of page