Le cœur noir des forêts
- Rédaction Logos

- il y a 13 heures
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Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS

Je viens d’Alsace. D’une vallée au cœur noir des forêts.
Non pas noires de menace.
Noires de profondeur.
De mystère.
Ces forêts alsaciennes ont habité mon enfance. Elles avaient cette densité particulière des paysages anciens, où la lumière elle-même semblait devoir négocier sa place entre les arbres.
Enfant, j’y percevais confusément quelque chose que je ne savais pas encore nommer : le sentiment que le monde ne nous appartient pas entièrement.
Certains paysages nous façonnent sans bruit.
Ils déposent en nous une géographie intérieure qui ne nous quitte jamais vraiment.
C’est peut-être pour cela que l’histoire du retour du loup dans les Abruzzes me touche au-delà du simple fait animalier.
Parce qu’elle réveille une mémoire.
Pas seulement celle d’un territoire sauvage.
Mais celle d’un rapport ancien entre l’homme et ce qui lui échappe.
Le loup fascine parce qu’il appartient à ce que nous avons presque perdu : le sauvage véritable.
Pas le sauvage fantasmé des récits pour enfants. Pas le prédateur caricatural. Mais une présence ancienne, silencieuse, intelligente, inscrite dans un équilibre plus vaste que nous.
Dans les Abruzzes, ce n’est pas seulement le loup qui revient.
C’est une mémoire.
La mémoire d’un monde où la forêt n’était pas un décor de promenade, mais un organisme vivant, opaque, parfois inquiétant, toujours souverain.
Nous avons rendu nos paysages lisibles, balisés, sécurisés, pédagogiques.
Même la nature semble aujourd’hui devoir se justifier pour exister.
Et pourtant.
Au cœur de certaines forêts subsiste encore quelque chose d’indompté.
Une obscurité primitive.
Non pas le mal.
Mais l’altérité.
Ce que j’appellerais le cœur noir des forêts.
Ce noyau symbolique où l’humain cesse d’être la mesure de toute chose.
Nos sociétés supportent mal cette idée.
Nous voulons comprendre, classer, gérer, surveiller.
Même la biodiversité doit entrer dans des tableaux Excel.
Même le vivant doit devenir compatible avec nos usages.
Le retour du loup dérange moins pour ce qu’il fait que pour ce qu’il signifie.
Il rappelle une vérité inconfortable :
nous ne sommes pas propriétaires du monde vivant.
Simplement des passagers temporaires.
Le loup, lui, n’a pas d’idéologie.
Pas de réseaux sociaux.
Pas de tribune.
Pas de commentaire politique.
Il chasse.
Il protège sa meute.
Il habite pleinement le réel.
Et cette simplicité nous trouble.
Car notre civilisation, saturée de discours, semble parfois avoir perdu ce rapport immédiat à l’existence.
Le cœur noir des forêts n’est pas seulement un lieu géographique.
C’est une frontière intérieure.
Le dernier endroit en nous qui accepte encore le mystère.
Qui ne demande pas que tout soit domestiqué.
Qui reconnaît que toute civilisation a besoin d’un dehors.
Sans cet extérieur sauvage, l’homme finit peut-être par tourner en rond dans sa propre cage intellectuelle.
Les Abruzzes nous rappellent peut-être simplement ce que certaines forêts de notre enfance savaient déjà :
que le monde n’a jamais été entièrement à nous.
Peut-être la vraie question n’est-elle pas : faut-il accepter le retour du loup ?
Mais :
sommes-nous encore capables d’accepter qu’il existe quelque chose qui ne nous appartienne pas ?
Le conseil de LOGOS
Gardez en vous une part de forêt.
Un lieu intérieur que ni l’actualité permanente, ni la technique, ni l’obsession de tout expliquer ne puissent entièrement défricher.
Car une existence totalement éclairée est parfois une existence appauvrie.
L’homme a besoin de clarté, certes.
Mais aussi de mystère.
De silence.
D’une part sauvage, non pas brutale, mais libre.
C’est peut-être là, dans ce cœur noir préservé, que demeure encore une part essentielle de notre humanité.





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