Le livre qui m'a appris à lever les yeux
- Rédaction Logos

- il y a 21 heures
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Auteur: Gilles Brand - rédacteur LOGOS

Il existe des passions qui naissent d'un instant. D'autres qui prennent racine lentement, presque silencieusement, jusqu'à devenir une part de nous-mêmes.
La mienne porte un nom : l'aviation.
Bien avant de comprendre ce qu'était la portance, un moteur Merlin ou la finesse d'une aile elliptique, je levais déjà les yeux lorsque le bruit d'un avion traversait le ciel. Cette passion, je ne l'ai pas inventée. Je l'ai reçue.
Mon père me l'a transmise.
Il ne me donnais des cours d'aéronautique. Il m'emmenait chaque semaine sur un aérodrome. Il m'a simplement communiqué cette curiosité profonde pour ces machines capables de vaincre la gravité, d'effacer les frontières et d'ouvrir des horizons que l'on croyait réservés aux oiseaux.
Avec le recul, je comprends que les plus belles transmissions ne passent pas toujours par les discours. Elles s'opèrent par les regards, les silences, les émotions partagées.
Elles deviennent une évidence.
Puis, un jour, alors que j'étais adolescent, un livre est arrivé entre mes mains.
Une poignée d'as, du général Jacques Andrieux.
Je ne savais pas encore que j'ouvrais bien davantage qu'un livre d'histoire. J'ouvrais une porte.
À cette époque, comme beaucoup d'adolescents, je cherchais sans doute des héros.
Mais ce que j'ai découvert dans ces pages était tout autre chose.
Jacques Andrieux n'écrivait pas pour se glorifier. Il racontait la guerre avec une sobriété presque déroutante. Les combats aériens, les départs sans certitude de retour, les camarades qui disparaissent d'une mission à l'autre, la fatigue, l'attente... Rien n'était romancé. Rien n'était spectaculaire.
Et c'est précisément cette simplicité qui rendait son témoignage si puissant.
Je découvrais des jeunes hommes qui montaient chaque matin dans leur Spitfire sans savoir si le soir leur serait encore accordé. Ils avaient souvent vingt ans à peine. Ils connaissaient la peur. Ils connaissaient le doute. Pourtant, ils décollaient.
Parce qu'il le fallait.
À travers eux, je découvrais que le courage n'est jamais l'absence de peur.
Le courage consiste à agir malgré elle.
Le Spitfire occupait naturellement une place particulière dans le récit. Pour beaucoup, il n'est qu'un avion de la Seconde Guerre mondiale. Pour ceux qui aiment l'aviation, il est devenu une légende.
Son élégance est presque intemporelle. Son aile elliptique semble dessinée davantage par un artiste que par un ingénieur. Sa silhouette exprime à la fois la puissance et la grâce. Peu d'avions auront suscité autant d'émotion.
Mais ce qui me fascinait n'était pas seulement la machine.
C'était l'homme qui se trouvait dans le cockpit.
Un pilote de chasse est seul.
Quelques millimètres d'aluminium le séparent du vide. À plusieurs centaines de kilomètres par heure, il doit analyser, décider, anticiper. Chaque seconde compte. Chaque erreur peut être la dernière.
Il existe là une forme de vérité que peu d'autres professions connaissent.
L'aviation est une école d'humilité.
La gravité ne pardonne pas les approximations.
Les lois de la physique ignorent les certitudes humaines.
Peut-être est-ce aussi pour cette raison que les grands pilotes parlent rarement d'eux-mêmes avec emphase. Ils savent que le ciel remet chacun à sa juste place.
En refermant Une poignée d'as, je rêvais de devenir pilote de chasse.
Je comprenais aussi, simplement, que certaines existences atteignent une intensité particulière lorsqu'elles sont mises au service d'une cause qui les dépasse.
Cette idée ne m'a jamais quitté.
Les années ont passé.
La vie m'a conduit vers d'autres chemins : la podologie, la musique, l'engagement politique, l'écriture, puis l'aventure de LOGOS. Pourtant, chaque fois qu'un avion traverse le ciel, je conserve ce réflexe presque enfantin de lever les yeux.
Il suffit parfois d'entendre le grondement caractéristique d'un moteur pour que reviennent ces images lues il y a plusieurs décennies.
Comme si les pages de Jacques Andrieux continuaient de voler quelque part au-dessus de moi.
J'ai souvent pensé que les passions étaient des choix.
Je crois aujourd'hui qu'elles sont plutôt des rencontres.
La rencontre avec une personne.
La rencontre avec un lieu.
Ou parfois la rencontre avec un livre.
Nous sous-estimons souvent le pouvoir de la lecture.
Nous croyons qu'un ouvrage nous informe, nous distrait ou nous fait passer le temps. En réalité, certains livres accomplissent une tâche bien plus discrète.
Ils orientent notre regard.
Ils nous apprennent ce qui mérite d'être admiré.
Ils façonnent silencieusement notre manière de comprendre le monde.
Combien de destins ont été influencés par un roman découvert à quinze ans ? Combien de vocations sont nées d'une biographie oubliée sur une étagère ? Combien d'engagements trouvent leur origine dans quelques pages lues presque par hasard ?
On ne mesure jamais, sur l'instant, l'empreinte qu'un livre laissera en nous.
Aujourd'hui encore, lorsque je vois voler un Spitfire lors d'un meeting aérien, ce n'est pas seulement un avion que je regarde.
J'y retrouve un morceau de mon adolescence.
J'y retrouve mon père.
J'y retrouve Jacques Andrieux.
Et je me rappelle que certaines passions traversent le temps comme ces vieux avions traversent encore le ciel : avec une élégance que les décennies n'ont pas altérée.
Au fond, je crois que nous ne choisissons pas toujours les livres qui nous accompagnent.
Il arrive parfois qu'un livre nous choisisse.
Des années passent. Les couvertures s'usent. Les pages jaunissent. Les auteurs disparaissent.
Mais une partie de nous continue de vivre entre leurs lignes.
Une poignée d'as fut, pour moi, l'un de ces livres.
Et chaque fois que je lève les yeux vers un avion, je sais qu'il vole encore, quelque part, dans ma mémoire.







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