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Les derniers patients

  • Photo du rédacteur: Rédaction Logos
    Rédaction Logos
  • il y a 1 jour
  • 5 min de lecture

Par Gilles Brand - Podologue



Il y a des rendez-vous qui ressemblent à tous les autres. Un nom dans l’agenda, une heure, une porte qui s’ouvre, quelques mots échangés. Un patient s’installe, enlève ses chaussures, raconte parfois ce qui fait mal, parfois tout autre chose. Et puis il y a le dernier rendez-vous. Celui dont on sait, avant même qu’il commence, qu’après lui quelque chose s’arrêtera.


Pendant près de quarante ans, j’ai répété les mêmes gestes : préparer le fauteuil, observer une démarche, examiner un pied, chercher la cause plutôt que seulement le symptôme, écouter ce que le corps raconte et, souvent, ce que la personne n’avait pas prévu de raconter. Des milliers de fois, j’ai entendu la porte s’ouvrir sans y penser davantage.

Mais ce jour-là, le bruit de cette porte n’était plus tout à fait le même.

Et puis, comme souvent dans la vie, la réalité s’est amusée à déjouer le symbole. Car ils sont finalement deux à revendiquer ce titre de « dernier patient » : un homme et une femme, chacun convaincu, avec un sourire, d’avoir été celui ou celle qui aurait refermé la longue histoire du cabinet. Alors peut-être faut-il leur donner raison à tous les deux. Après tout, une carrière qui a été faite de milliers de rencontres pouvait bien se terminer sur une petite querelle affectueuse de préséance.


Je ne voulais pas que ces dernières consultations deviennent une cérémonie. Il fallait qu’elles restent ce qu’elles avaient toujours été : des moments de soin. Alors j’ai travaillé. J’ai regardé, touché, interrogé, expliqué. Mes mains ont retrouvé leurs habitudes avec cette précision tranquille que donnent les années. Les instruments étaient à leur place. Les gestes aussi. Tout semblait parfaitement normal, et pourtant chaque détail prenait soudain une importance étrange : le bruit d’un instrument posé sur la tablette, la lumière au-dessus du fauteuil, quelques pas dans le cabinet, une phrase banale, un sourire.


Toutes ces petites choses auxquelles on ne prête plus attention lorsqu’elles appartiennent au quotidien deviennent précieuses au moment où l’on comprend qu’elles ne se reproduiront plus. Je me suis alors demandé combien de milliers de pieds avaient traversé cette pièce. Mais surtout combien de vies.


Lorsque j’ai commencé ce métier, je pensais probablement que j’allais soigner des pieds. C’était vrai, mais seulement en partie.

Avec le temps, j’ai compris qu’un cabinet de soins est un lieu profondément humain.

Les gens y viennent avec une douleur, mais ils arrivent rarement seuls avec elle. Ils apportent leur travail, leurs inquiétudes, leurs enfants, leurs parents, leurs séparations, leurs maladies, leurs projets, leurs deuils, leurs joies. Ils racontent un mariage, puis quelques années plus tard une naissance. Plus tard encore, les études des enfants. Puis parfois le départ des parents. Et un jour, presque sans que l’on s’en aperçoive, nous avons vieilli ensemble.


Certains patients que j’ai connus jeunes sont devenus grands-parents. Certains enfants sont devenus adultes. Certaines histoires ont accompagné une part considérable de ma propre existence.

Le soin crée parfois ce lien discret : ni amitié tout à fait, ni simple relation professionnelle, mais une présence régulière dans la vie de l’autre.

Les patients remercient souvent leur soignant. Mais ils ne savent pas toujours ce qu’ils lui ont donné en retour. Ils m’ont appris la patience. Ils m’ont appris que la douleur ne se mesure pas uniquement sur une échelle. Ils m’ont appris que certaines personnes ont davantage besoin d’être entendues que conseillées. Ils m’ont appris qu’un silence peut parfois être plus utile qu’une réponse. Ils m’ont appris aussi l’humilité, car malgré les connaissances, l’expérience et les années, le corps humain conserve toujours une part de mystère, et l’être humain davantage encore.


J’ai parfois soulagé. Parfois guéri. Parfois seulement accompagné. Et j’ai appris progressivement que ce dernier mot était peut-être l’un des plus importants de notre métier : accompagner. Quelques mètres parfois. Quelques années souvent. Une partie d’une vie, dans certains cas.


Pendant longtemps, la retraite est une date abstraite. On la calcule, on en parle, on l’organise, on imagine ce que l’on fera après. Puis soudain elle devient concrète. Il faut ranger, classer, transmettre, expliquer certaines habitudes, présenter celle ou celui qui poursuivra le chemin. Et l’on comprend alors qu’un cabinet n’est pas seulement composé de murs, de meubles et d’instruments.

Il est rempli de mémoire.

Chaque endroit porte quelque chose. Ici, une conversation dont je me souviens encore. Là, un éclat de rire. Ailleurs, une mauvaise nouvelle reçue entre deux consultations. Et partout, cette accumulation invisible de milliers de rencontres. On ne ferme donc jamais vraiment un cabinet comme on ferme une porte.

On ferme une époque.

Lorsque les dernières consultations se sont achevées, les mots prononcés furent sans doute les mêmes que tant de fois auparavant : quelques recommandations, un dernier conseil, un salut. Puis chacun s’est levé, a remis ses chaussures, a franchi la porte. Et cette fois, je savais qu’il n’y aurait pas de patient suivant.


Pas de nouveau dossier posé sur le bureau. Pas de « bonjour, installez-vous ». Pas de bruit dans la salle d’attente. Après près de quarante années, le silence venait d’entrer dans le cabinet. Un silence étrange, pas triste exactement, mais immense.


Je suis resté quelques instants devant ce fauteuil désormais vide. Et dans ce fauteuil vide, étrangement, il y avait tout le monde : les patients d’hier, ceux d’il y a vingt ans, ceux dont je me souviens parfaitement, ceux dont le visage s’est effacé mais dont une phrase revient parfois, ceux qui ne sont plus là, ceux qui poursuivent leur chemin.


Alors j’ai compris que mes deux « derniers patients » n’étaient pas seulement les derniers. Ils représentaient aussi tous ceux qui les avaient précédés.

Pendant toutes ces années, j’ai parfois pensé que mon métier était fait de diagnostic, de technique, de biomécanique, de soins et de gestes précis. Aujourd’hui, je sais qu’il était aussi fait de confiance, de fidélité, de temps partagé et surtout de cette chose infiniment simple et pourtant si rare : être présent devant quelqu’un.


La médecine et le soin parlent beaucoup de connaissances. Ils ont raison. Mais au bout d’une carrière, on découvre que la compétence la plus précieuse est peut-être celle que l’on ne peut ni mesurer ni inscrire sur un diplôme : la qualité de présence que l’on offre à l’autre.

J

e croyais avoir passé toutes ces années à soigner des pieds. Mes patients m’ont appris que j’avais aussi accompagné des vies. Et tandis que la porte du cabinet se referme, il me reste une certitude : ils ont accompagné la mienne.

À mes deux derniers patients, et à tous ceux qui les ont précédés : merci.


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