Oderen : Neige et première méditation
- Rédaction Logos

- il y a 9 heures
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Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS

Je devais avoir douze ans.
C’était l’hiver, chez mon grand-père, à Oderen, dans les Vosges alsaciennes.
Une neige abondante avait recouvert le village pendant la nuit.Le monde semblait avoir changé de matière.
Au matin, tout était silencieux.
Les toits ploiaient doucement sous le poids blanc.Les arbres des vergers dessinaient des arabesques immobiles.Même l’air paraissait plus dense, comme si le froid avait épaissi le temps.
Je me souviens de cette envie soudaine : partir.
Traverser les vergers à pied, en direction des premières collines. Sans but précis. Simplement marcher.
J’étais le premier à fouler cette neige intacte.
Mes pas s’inscrivaient dans la blancheur comme une écriture provisoire.
Chaque empreinte confirmait ma présence.
Chaque pas traçait ma trajectoire.
Il n’y avait ni bruit de voiture, ni voix, ni vent.
Seulement le froissement léger de la neige sous mes bottes et ma respiration visible dans l’air froid.
Je ne savais pas encore ce qu’était la méditation.
Je ne connaissais ni les mots ni les doctrines.
Mais quelque chose, ce matin-là, s’est ouvert.
En marchant seul dans cet espace austère, je me suis senti étrangement relié.
Non pas dominé par la nature. Non pas écrasé par le froid. Mais accordé.
La neige effaçait les frontières habituelles. Les clôtures disparaissaient. Les chemins se fondaient dans la blancheur.
Il ne restait que la ligne des collines, le ciel pâle, et ma progression lente.
Je découvrais, sans le savoir, la force du silence.
Ce silence qui n’est pas absence, mais présence élargie.
Je n’étais plus un enfant en vacances. J’étais un marcheur dans le monde.
Chaque pas devenait une décision. Chaque souffle, un ancrage.
L’environnement était austère, oui. Mais il n’était pas hostile.
Il était exigeant. Et cette exigence avait quelque chose de pur.
Je crois aujourd’hui que ce fut ma première expérience méditative.
Non pas assis en posture, mais debout dans la neige.
Non pas tourné vers l’intérieur, mais ouvert à l’immensité blanche.
Ce matin-là, dans les vergers d’Oderen, j’ai compris confusément que le silence pouvait être habité.
Que la solitude pouvait être pleine.
Et que marcher, simplement marcher, pouvait devenir une manière d’être au monde.
Il arrive que certains souvenirs ne vieillissent pas. Ils ne s’estompent pas. Ils deviennent des repères invisibles.
Celui-ci demeure.
Chaque hiver, lorsque la neige tombe, il me semble parfois entendre encore le crissement léger sous mes pas d’enfant.
Et je sais alors que quelque chose, là-bas, dans les vergers d’Oderen, continue de marcher en moi.




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