Peut-on voler la mémoire d’une ville ?
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Par Gilles Brand - rédacteur en chef LOGOS

À Messine en Sicile, le vol de quatre œuvres d’Antonello de Messine rappelle qu’un chef-d’œuvre n’est jamais seulement un objet de grande valeur. Il est parfois une parcelle de mémoire collective.
Dans la soirée du 15 août, alors que Messine célébrait Ferragosto et que la ville avait les yeux tournés vers la traditionnelle procession de la Vara, des hommes se sont introduits dans le Musée régional de Messine.
Ils n’y ont pas simplement dérobé des tableaux. Ils ont emporté une partie de l’histoire de la ville.
Quatre œuvres attribuées à Antonello de Messine ont disparu, parmi lesquelles trois panneaux du Polyptyque de saint Grégoire, réalisé vers 1473. Le montant du butin est vertigineux : certaines estimations avancent entre 70 et 80 millions d’euros.
Mais parler d’argent est probablement déjà se tromper de sujet.
Car combien vaut réellement une œuvre vieille de plus de cinq siècles ?
Un homme de Messine
Antonello n'est pas seulement l'un des grands peintres de la Renaissance italienne. Né à Messine vers 1430, il occupe une place singulière dans l'histoire de la peinture européenne.
Son génie tient notamment à une rencontre : celle de la tradition italienne avec les innovations venues de la peinture flamande. Dans ses portraits, dans son travail de la lumière, dans la précision presque troublante des visages, quelque chose change.
L'être humain cesse progressivement d'être seulement une figure représentée : il devient une présence.
C'est particulièrement perceptible dans ses portraits. Cinq siècles plus tard, certains de ses personnages semblent encore nous regarder.
Antonello appartient ainsi à cette génération d'artistes qui transforme profondément notre manière de représenter l'homme.
Mais à Messine, il est davantage encore.
Il est Antonello da Messina.
Son nom porte celui de sa ville.
Une œuvre qui avait traversé l'Histoire
Le Polyptyque de saint Grégoire avait été réalisé pour le monastère San Gregorio de Messine.
L'ensemble comptait initialement six panneaux. Le temps, les destructions et les vicissitudes de l'Histoire l'avaient déjà mutilé.
Messine elle-même sait ce que signifie perdre son patrimoine.
Le 28 décembre 1908, l'un des tremblements de terre les plus meurtriers de l'histoire européenne détruisit une grande partie de la ville. Des monuments, des églises, des maisons, des archives et des œuvres disparurent avec elle.
Le monastère auquel était destiné le polyptyque d'Antonello fut lui aussi détruit.
Et pourtant, des fragments de l'œuvre avaient survécu.
Ils étaient devenus, précisément parce qu'ils avaient traversé les siècles et les catastrophes, davantage que des peintures.
Des survivants.
C'est peut-être cela qui rend leur disparition aujourd'hui si particulière.
Le paradoxe du chef-d'œuvre volé
Un tableau de cette importance possède évidemment une valeur financière considérable. Mais cette valeur devient presque absurde dès lors que l'œuvre est volée.
Que faire d'un Antonello de Messine mondialement connu ?
Impossible ou presque de l'accrocher publiquement. Impossible de le vendre sur le marché ordinaire. Impossible de raconter son origine sans révéler le crime.
Le chef-d'œuvre devient alors prisonnier de sa propre célébrité.
Il peut disparaître dans une collection clandestine, devenir monnaie d'échange dans des réseaux criminels ou rester caché pendant des décennies.
C'est l'étrange paradoxe du trafic d'art : plus une œuvre est célèbre, plus elle est précieuse et moins elle peut être montrée.
Or une œuvre que personne ne peut regarder perd une partie essentielle de sa raison d'être.
À qui appartient la beauté ?
Cette affaire pose alors une question plus profonde.
À qui appartient réellement une œuvre majeure ?
Juridiquement, la réponse est relativement simple. Elle appartient à un musée, à une institution, à une collection ou à un État.
Culturellement, la réponse l'est beaucoup moins.
La Joconde appartient-elle seulement au Louvre ?
Les fresques de Pompéi appartiennent-elles uniquement à l'État italien ?
Et les œuvres d'Antonello de Messine peuvent-elles véritablement être considérées comme de simples biens patrimoniaux évaluables en millions d'euros ?
Une civilisation se construit aussi avec des objets qu'elle décide de transmettre.
Nous recevons des générations précédentes des tableaux, des livres, des bâtiments, des partitions, des paysages parfois.
Nous n'en sommes finalement que les dépositaires provisoires.
Nous les conservons quelques décennies avant de les remettre théoriquement intactes à ceux qui viendront après nous.
Le patrimoine est peut-être cela : une propriété dont nous avons l'usage mais dont nous n'avons moralement pas le droit de disposer entièrement.
Voler davantage qu'un tableau
C'est pourquoi le vol de Messine dépasse largement les portes fracturées d'un musée sicilien.
Les voleurs ont certes emporté du bois peint vieux de cinq siècles.
Ils ont emporté une œuvre née dans cette ville, commandée pour l'un de ses monastères, ayant survécu à ses catastrophes et conservée jusque-là sur la terre où Antonello était né.
Ils ont momentanément interrompu une transmission commencée à la Renaissance.
On retrouvera peut-être les panneaux. L'histoire de l'art connaît heureusement de nombreuses œuvres disparues qui ont refait surface des années, parfois des décennies plus tard.
Mais l'affaire nous rappelle quelque chose que les assurances, les alarmes et les estimations financières disent assez mal.
Certaines choses ont un prix parce qu'elles sont rares.
D'autres sont précieuses parce qu'elles nous relient à ceux qui nous ont précédés.
Et lorsqu'on vole celles-là, ce n'est pas seulement un musée que l'on dépouille.
C'est notre mémoire que l'on décroche du mur.






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