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Quand l’intelligence artificielle rend la parole aux Anciens

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    Rédaction Logos
  • il y a 3 jours
  • 5 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS


🎵 Avant d'écouter…

Les mots peuvent éveiller la réflexion. La musique, elle, touche parfois ce que les mots ne savent pas dire.

ll existe des silences qui traversent les années sans jamais disparaître.


🎼 Deux mille ans de silence

Il existe des silences qui ne sont pas des absences, mais des paroles qui attendent d’être retrouvées. Pendant près de deux mille ans, les papyrus d’Herculanum sont demeurés prisonniers de la cendre du Vésuve, conservant dans leur matière carbonisée les pensées d’hommes disparus.

Cette musique accompagne cet étrange voyage entre deux mondes : celui des philosophes de l’Antiquité et celui de l’intelligence artificielle. Le violoncelle et les cordes portent la mémoire, tandis que de discrètes sonorités contemporaines évoquent la technologie qui, aujourd’hui, traverse la matière sans la détruire.

Puis la musique s’élève, comme si quelques mots surgissaient enfin de l’obscurité.

Deux mille ans séparent celui qui les écrivit de celui qui peut désormais les lire.

Le Vésuve avait fermé la bibliothèque. La science commence à la rouvrir.


Deux mille ans de silence




À Herculanum, un papyrus carbonisé depuis près de deux mille ans vient d’être lu sans être ouvert. Derrière l’exploit technologique se cache peut-être quelque chose de plus vertigineux : la possibilité de retrouver une partie de la pensée antique que l’Histoire avait effacée.



En l'an 79 de notre ère, le Vésuve ensevelissait Pompéi et Herculanum.

Il détruisait des vies, des maisons, des œuvres. Mais dans la violence même de la catastrophe se produisit un étrange phénomène de conservation. Dans la Villa des Papyrus d’Herculanum, la chaleur carbonisa une bibliothèque entière. Les rouleaux devinrent noirs, fragiles, presque semblables à des morceaux de charbon.

Ils avaient survécu.

Mais ils étaient devenus pratiquement illisibles.

Pendant des siècles, l'archéologie s'est donc trouvée face à un cruel paradoxe : posséder des textes antiques que l'on ne pouvait lire qu'au risque de les détruire.


En 2026, ce paradoxe vient de connaître un tournant spectaculaire.

Le papyrus PHerc. 1667 est devenu le premier rouleau d’Herculanum entièrement déroulé virtuellement et lu pour une étude scientifique approfondie, sans avoir été physiquement ouvert. Les chercheurs ont combiné microtomographie aux rayons X à très haute résolution, reconstruction informatique des surfaces et apprentissage automatique pour retrouver les traces de l'encre sur le papyrus carbonisé.


Le programme Vesuvius Challenge, lancé en 2023, indique aujourd'hui que 45 rouleaux ou fragments ont déjà été scannés. PHerc. 1667 est le premier à avoir été lu de bout en bout par cette méthode.

Mais la prouesse technique n'est peut-être pas le plus extraordinaire.


Une voix qui revient après deux mille ans

Le texte retrouvé est philosophique.

Son auteur n'est pas encore identifié avec certitude, mais son contenu traite notamment de la nature humaine, de l'impulsion et du progrès moral. Les chercheurs y voient un texte appartenant vraisemblablement à la tradition stoïcienne. La dernière colonne conservée mentionne Aristocréon, neveu et disciple de Chrysippe, l'une des figures majeures du stoïcisme antique.

Et voilà que l'histoire devient vertigineuse.

Car nous connaissons le stoïcisme principalement grâce aux textes qui ont traversé les siècles : Sénèque, Épictète, Marc Aurèle. Mais une partie considérable de la philosophie grecque et romaine a disparu.

Chrysippe lui-même aurait produit une œuvre immense dont l'essentiel est perdu.

Nous avons donc construit notre connaissance de l'Antiquité à partir de ce que le hasard a bien voulu conserver.

Un manuscrit copié dans un monastère a survécu. Un autre a brûlé. Un troisième a été gratté pour réutiliser son parchemin. Un quatrième repose peut-être encore quelque part sous terre.

L'Histoire intellectuelle de l'humanité est ainsi une bibliothèque dont nous ne possédons que quelques rayonnages.

Et soudain, une porte s'entrouvre.




L'IA à rebours du temps

On parle beaucoup de l'intelligence artificielle comme d'une technologie du futur.

C'est probablement une erreur.

Elle pourrait également devenir l'un des instruments les plus puissants dont nous disposions pour retrouver notre passé.

Voilà peut-être l'aspect le plus fascinant de cette découverte.

Une technologie fondée sur les mathématiques, l'imagerie scientifique et l'apprentissage automatique permet à un homme du XXIe siècle de lire les mots qu'un autre homme avait tracés sur un papyrus plus de deux mille ans auparavant.


L'intelligence artificielle ne produit ici aucune pensée.

Elle ne remplace ni l'historien, ni le papyrologue, ni le philosophe.

Elle accomplit quelque chose de beaucoup plus intéressant : elle rend de nouveau accessible une pensée humaine devenue inaccessible.

La distinction est fondamentale.


L'algorithme détecte. La machine reconstruit.

Mais l'homme interprète.

Et derrière les pixels retrouvés demeure toujours la même chose : quelqu'un, il y a plus de deux millénaires, qui réfléchissait à la nature humaine, au bien, au mal, au comportement et à la manière de devenir meilleur.

Nos machines les plus modernes se mettent ainsi au service de nos interrogations les plus anciennes.


Et si la bibliothèque n'avait pas encore parlé ?

C'est ici que l'aventure prend une autre dimension.

Les papyrus d'Herculanum constituent la seule grande bibliothèque de l'Antiquité classique qui nous soit parvenue sous cette forme. Plus de 600 rouleaux restent encore fermés et illisibles, selon le Vesuvius Challenge.

Et PHerc. 1667 n'est déjà plus seul à livrer des surprises.

Les travaux publiés en juin indiquent également que le papyrus PHerc. 139 a pu être identifié comme le livre VIII de Sur les dieux de Philodème.

Alors forcément, l'imagination s'emballe.

Que contiennent les autres ?

Des œuvres philosophiques dont nous ignorions jusqu'à l'existence ?

Des textes perdus d'auteurs que nous ne connaissons que par des citations ?

Des variantes d'œuvres célèbres ?

Des penseurs dont le nom lui-même a disparu ?

Il faut évidemment rester prudent. Tous les rouleaux ne seront pas lisibles et toutes les découvertes ne bouleverseront pas notre connaissance de l'Antiquité.

Mais pour la première fois, l'hypothèse n'appartient plus entièrement au rêve.

Elle appartient à la recherche.


Le plus beau paradoxe de l'intelligence artificielle

Nous craignons parfois que l'intelligence artificielle nous éloigne de l'humain.

À Herculanum, elle accomplit exactement l'inverse.

Elle traverse deux mille ans de silence pour nous rapprocher d'un homme qui s'interrogeait déjà sur ce que signifie bien vivre.

Et peut-être est-ce là la véritable beauté de cette découverte.

Nous imaginons volontiers le progrès comme une ligne droite : derrière nous, le passé ; devant nous, l'avenir.

Herculanum nous raconte une autre histoire.

Parfois, il faut inventer la technologie la plus avancée pour pouvoir revenir vers ce que nous avions perdu.

Il aura fallu des accélérateurs de particules, des images tridimensionnelles, des algorithmes et de l'intelligence artificielle pour parvenir jusqu'à quelques caractères tracés à l'encre sur du papyrus.

Deux mille ans séparent ces deux technologies.

Et pourtant, au bout du processus, il ne reste ni le scanner ni l'algorithme.

Il reste une phrase.

Une pensée.

Une voix humaine.

Le Vésuve avait fermé la bibliothèque.

La science commence à la rouvrir.


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