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Cornavin : le jour où Genève a perdu son Buffet de la Gare

Photo du rédacteur: Rédaction Logos
Rédaction Logos
il y a 9 heures
5 min de lecture

Par Georges Dunand - Journaliste citoyen LOGOS



En 1998, il fallait moderniser. Près de trente ans plus tard, une question demeure : lorsqu’une ville transforme ses lieux emblématiques, sait-elle toujours reconnaître ce qu’elle est en train de perdre ?



Il existe des disparitions spectaculaires : une maison que l’on démolit, une usine dont tombe la cheminée, un théâtre qui ferme définitivement ses portes. Et puis il existe des disparitions beaucoup plus silencieuses. Les murs restent debout, le bâtiment conserve son nom, les voyageurs continuent d’y passer par milliers, mais quelque chose s’est éteint.


Le Buffet de la gare Cornavin appartient à cette seconde catégorie. Sa disparition, à la fin des années 1990, pourrait sembler anecdotique dans la longue histoire de Genève.

Elle raconte pourtant beaucoup de notre rapport à la ville, au patrimoine et surtout à cette étrange idée selon laquelle moderniser signifierait nécessairement remplacer.

Le Buffet de Cornavin n’était pas simplement un restaurant installé dans une gare. Il appartenait à une époque où les grandes gares européennes étaient encore des lieux en elles-mêmes. On ne les traversait pas seulement : on y arrivait, on y attendait, on s’y retrouvait. On pouvait y prendre un café, déjeuner avant un départ, attendre celui ou celle que l’on venait chercher, observer les voyageurs et parfois simplement regarder le temps passer.


Les photographies anciennes montrent ces grandes salles, les tables dressées, les luminaires, les boiseries et cette élégance ferroviaire aujourd’hui presque disparue.

À Cornavin, le buffet aménagé autour de 1930 faisait partie intégrante de la grande gare dessinée par Julien Flegenheimer. La gare était alors conçue comme une porte d’entrée de Genève, et son buffet participait à cette mise en scène de la ville.

Puis arrive la fin des années 1990. Les CFF souhaitent transformer profondément l’aile ouest de Cornavin. Le projet annoncé en septembre 1998 représente près de 15 millions de francs. Il prévoit de réaménager le buffet, de créer de nouvelles surfaces commerciales et d’installer notamment dans les étages la rédaction du Temps. Les architectes Patrick Devanthéry et Inès Lamunière veulent également rendre au bâtiment une partie de sa luminosité et retrouver certains éléments de son architecture originelle, notamment la verrière.

Le projet possède donc une ambition architecturale réelle et il serait trop facile, avec le recul, de le réduire à une entreprise de destruction.

Mais c’est précisément là que l’histoire devient intéressante. Parallèlement au discours de la modernisation apparaît une inquiétude patrimoniale très forte. En 1998, Action Patrimoine Vivant demande le classement d’éléments remarquables de la gare. Parmi ceux considérés comme dignes de protection figure explicitement l’ancienne salle à manger du buffet, encore revêtue de ses décors boisés. Quelques mois plus tard, le débat éclate jusque devant le Grand Conseil genevois. Le 25 février 1999, la députée Fabienne Bugnon interpelle le Conseil d’État sur les transformations de Cornavin. Elle parle d’une importante « perte de substance » et dénonce le fait que le buffet de la gare aurait été « dilapidé en vente aux enchères », avec des décors des années 1930 encore présents.


Ces mots ont aujourd’hui une résonance particulière, car ils montrent que la question n’est pas née de la nostalgie tardive de quelques Genevois regrettant leur jeunesse. Au moment même des transformations, certains avaient déjà compris que quelque chose d’irremplaçable risquait de disparaître. C’est probablement là que se situe le véritable sujet.


Quand un lieu devient une surface

Depuis plusieurs décennies, les gares européennes connaissent une transformation profonde. Elles doivent évidemment transporter davantage de voyageurs, répondre à de nouvelles exigences de sécurité, offrir davantage de services et financer des infrastructures toujours plus coûteuses. Leur mutation était donc inévitable. Mais parallèlement, une autre logique s’est installée : celle de la rentabilisation permanente de l’espace.

Le voyageur est progressivement devenu aussi un consommateur.

Une galerie commerciale accompagne désormais presque naturellement le quai. Les enseignes internationales remplacent les établissements locaux. Les espaces doivent être efficaces, lisibles, immédiatement rentables.


Nous avons peut-être gagné en commodité. Mais avons-nous parfois perdu en singularité ?

Un vieux buffet de gare possédait une qualité presque impossible à chiffrer dans un business plan : il appartenait au lieu. On ne pouvait pas le déplacer à Lausanne, Paris ou Francfort sans perdre quelque chose de son sens. À l’inverse, une chaîne internationale peut aujourd’hui s’installer presque partout sans véritablement appartenir nulle part. Cette évolution dépasse évidemment Cornavin. Elle touche nos rues commerçantes, nos aéroports, nos centres-villes et parfois même nos villages. Peu à peu, les mêmes vitrines, les mêmes cafés, les mêmes produits et les mêmes concepts apparaissent partout. La ville devient plus efficace. Elle devient aussi, parfois, plus interchangeable.


Une ville ne se compose pas uniquement de bâtiments

Nous avons longtemps pensé le patrimoine comme une collection d’objets à sauver : une façade, un monument, une sculpture, une église, une fontaine. Mais il existe un patrimoine beaucoup plus fragile : celui des usages. Un café où plusieurs générations se sont rencontrées, une librairie où l’on venait flâner, une salle de spectacle, un marché, une brasserie, un buffet de gare. Architecturalement, ces lieux ne sont pas toujours exceptionnels.

Humainement, ils peuvent être irremplaçables.

Car la mémoire d’une ville ne se trouve pas seulement dans la pierre. Elle se loge dans les habitudes : « Nous nous retrouvions là. » « Mon père m’y emmenait. » « J’y ai attendu quelqu’un. » « Nous y prenions un verre avant le train. » Ces phrases minuscules constituent peut-être la véritable histoire d’une ville. Lorsque le lieu disparaît, aucune plaque commémorative ne peut réellement le remplacer.


Moderniser sans effacer

Il serait absurde de réclamer aujourd’hui la reconstitution exacte du Buffet de Cornavin de 1930. Une ville vivante ne peut pas devenir un musée. Les usages changent, les voyageurs changent, les besoins changent. Le patrimoine lui-même doit évoluer s’il veut survivre.

Mais entre conserver tout et effacer presque tout, il existe une immense possibilité : transformer intelligemment.

Réutiliser les boiseries, conserver un nom, maintenir une fonction, réinterpréter l’esprit d’un lieu plutôt que simplement son enveloppe, faire de l’histoire une matière du projet au lieu de la considérer comme son obstacle.

Certaines villes européennes l’ont compris : les bâtiments anciens y accueillent des usages totalement contemporains sans perdre leur identité. Ce mélange produit souvent ce que l’architecture neuve cherche désespérément à fabriquer : une âme.


Et si le Buffet de Cornavin nous parlait de Genève aujourd’hui ?

L’histoire pourrait s’arrêter là : un buffet disparu, une rénovation ancienne, quelques photographies et des souvenirs. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel. Car Cornavin est à nouveau à l’aube de transformations considérables. Genève réfléchit à ses infrastructures, à ses mobilités, à ses espaces publics, à ses gares et à la ville qu’elle souhaite transmettre aux générations suivantes. La question du vieux Buffet devient alors étonnamment contemporaine : que voulons-nous préserver lorsque nous modernisons Genève ?


Pas seulement quels bâtiments, mais quelle atmosphère, quels usages, quelle mémoire, quelle manière d’habiter ensemble la ville. Une cité n’est pas moderne parce qu’elle efface les traces de ce qui l’a précédée. Elle est moderne lorsqu’elle parvient à leur donner un avenir.

Peut-être avons-nous compris cela un peu tard pour le Buffet de Cornavin. À la fin des années 1990, on pensait probablement rénover une gare. Près de trente ans plus tard, nous pouvons nous demander si l’on n’a pas également fait disparaître quelque chose de beaucoup plus difficile à reconstruire : non pas seulement des boiseries, non pas seulement un restaurant, mais un lieu où Genève se rencontrait.


Et l’histoire des villes nous enseigne une chose étrange : ce ne sont pas toujours les monuments que nous regrettons le plus. Ce sont souvent les endroits où nous avions simplement l’habitude d’être.

Conseil LOGOS

À l’heure des grands projets urbains, Genève gagnerait peut-être à ajouter un critère à ses réflexions patrimoniales : avant de transformer un lieu, ne pas seulement demander « que vaut-il architecturalement ? », mais aussi « que représente-t-il pour ceux qui vivent ici ? ». Car une ville qui ne conserverait que ses monuments finirait peut-être par préserver son décor tout en perdant sa mémoire.


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