Quand réussir sa vie ne signifie plus réussir devant les autres

Par Gilles Brand - Rédacteur en chef LOGOS

En hommage au texte de Djamel Bourbala, La vraie réussite : dignité et valeurs personnelles
Il existe des textes qui cherchent à convaincre, d’autres à démontrer. Et puis il y a ceux qui, plus simplement, nous obligent à nous regarder autrement. L’article publié par Djamel Bourbala, La vraie réussite : dignité et valeurs personnelles, appartient à cette dernière catégorie.
Son mérite tient peut-être d’abord à une évidence qu’il ose remettre au centre :
nous avons progressivement laissé la société définir à notre place ce qu’était une vie réussie.
Salaire, propriété, carrière, statut, reconnaissance, visibilité : autant de signes que notre époque sait parfaitement mesurer. Ils sont réels, parfois légitimes, souvent le fruit de beaucoup d’efforts. Djamel Bourbala ne tombe d’ailleurs pas dans le piège facile consistant à mépriser l’ambition ou la réussite matérielle. Il rappelle simplement qu’elles ne suffisent pas à raconter une existence.
Et c’est précisément là que son texte devient intéressant. Car à côté de cette réussite visible existe une autre comptabilité, beaucoup plus discrète. Elle ne figure sur aucun relevé bancaire, ne donne aucun titre et ne produit aucune médaille. C’est la somme des paroles tenues, des fidélités préservées, des erreurs reconnues, des personnes aidées, des savoirs transmis, des liens entretenus et de toutes ces décisions prises parfois au détriment de notre propre intérêt, mais en accord avec ce que nous estimions juste.
Cette comptabilité-là porte un nom : la dignité.
Djamel Bourbala écrit avec justesse que rester fidèle à ses principes lorsque les circonstances poussent à les abandonner constitue peut-être une forme de réussite dont nous parlons trop peu. La remarque mérite que l’on s’y arrête. Nous vivons dans une époque qui documente extraordinairement bien les résultats et beaucoup moins bien les chemins. Nous savons combien gagne quelqu’un, quel poste il occupe. Nous voyons la maison, la voiture, les voyages, parfois jusqu’au contenu du dîner. Mais nous savons rarement ce qu’il lui a fallu traverser pour arriver là. Et surtout, nous ignorons presque toujours ce qu’il a refusé de sacrifier en chemin. Or c’est peut-être précisément là que commence la véritable mesure d’une existence.
Le piège de la comparaison
Les réseaux sociaux ont encore renforcé cette étrange compétition silencieuse. Nous comparons nos vies entières à quelques images soigneusement sélectionnées de celle des autres, nos hésitations à leurs réussites, nos journées ordinaires à leurs moments exceptionnels, nos doutes à leurs certitudes affichées.
Djamel Bourbala le rappelle justement : deux personnes du même âge peuvent avoir suivi des trajectoires radicalement différentes sans que l’une puisse être déclarée victorieuse de l’autre.
Nous ne partons pas du même endroit, nous ne rencontrons pas les mêmes obstacles et nous ne poursuivons pas nécessairement les mêmes buts.
Cela devrait paraître évident. Et pourtant, nous continuons à fabriquer des classements invisibles : qui a réussi ? Qui possède davantage ? Qui est arrivé plus haut ? Qui est le plus reconnu ? Comme si l’existence était une course dont personne ne nous aurait véritablement expliqué la ligne d’arrivée.
Peut-être avons-nous posé la mauvaise question
Nous demandons souvent aux enfants : « Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? » Djamel Bourbala propose une question beaucoup plus profonde : « Quelle vie veux-tu construire ? » La différence paraît minuscule. Elle est immense.
Un métier peut disparaître, une carrière peut s’interrompre, une entreprise peut être vendue, une fonction peut prendre fin. La reconnaissance sociale peut s’évanouir presque aussi rapidement qu’elle est apparue. Mais demeurent d’autres choses : ce que nous avons transmis, ce que nous avons construit chez les autres, la manière dont nous avons traité ceux qui dépendaient de nous, les traces parfois minuscules que nous avons laissées dans quelques existences.
Il arrive alors qu’au moment où une carrière s’achève, nous découvrions quelque chose d’étrange : ce que nous pensions avoir construit pendant quarante ans n’était peut-être pas exactement ce que nous imaginions. Nous pensions avoir exercé un métier ; nous avions parfois construit des relations. Nous pensions avoir accompli des tâches ; nous avions parfois rassuré, accompagné, transmis. Nous pensions avoir gagné notre vie ;
nous avions peut-être surtout passé une partie de notre existence à essayer de lui donner un sens.
Ce que nous laissons derrière nous
L’une des plus belles idées du texte de Djamel Bourbala tient probablement dans cette interrogation : que reste-t-il d’une réussite qui ne profite jamais à personne d’autre ? Elle pourrait presque constituer à elle seule une philosophie sociale.
Car réussir n’est probablement pas seulement parvenir quelque part. C’est aussi rendre le chemin un peu plus praticable pour ceux qui passeront après nous : l’entrepreneur qui crée des emplois, l’enseignant qui fait naître une confiance, l’artisan qui transmet son geste, le soignant qui laisse derrière lui autre chose qu’un dossier fermé, le citoyen qui améliore modestement son quartier, le parent qui donne à un enfant suffisamment de racines pour qu’il puisse un jour s’en éloigner.
Aucune de ces réussites ne se mesure parfaitement. Et c’est peut-être heureux, car les choses les plus importantes de nos vies résistent souvent aux tableaux Excel.
Une réussite qui nous ressemble
Il faudrait sans doute apprendre à considérer avec davantage de respect ces existences qui n’ont jamais fait de bruit. Celles de femmes et d’hommes qui n’auront peut-être jamais dirigé une entreprise, publié un livre ou occupé une fonction prestigieuse, mais qui auront vécu debout. Ils auront tenu parole, travaillé honnêtement, aimé comme ils le pouvaient et aidé quelqu’un lorsqu’ils auraient pu détourner le regard. Cette réussite-là ne fait pas la une. Elle constitue pourtant probablement l’essentiel du tissu d’une société.
C’est en cela que le texte de Djamel Bourbala mérite d’être lu et partagé. Parce qu’il nous rappelle doucement que la réussite n’est peut-être pas de pouvoir dire : « Regardez jusqu’où je suis arrivé. » Mais plutôt, un jour, de pouvoir regarder derrière soi et penser : « Ce chemin-là me ressemble. »
Et lorsque cette phrase peut être prononcée sans honte, sans amertume et sans avoir besoin de se comparer à quiconque, alors peut-être avons-nous effectivement réussi quelque chose d’essentiel.
Pas nécessairement notre carrière, mais peut-être, tout simplement, un peu de notre vie.
Conseil LOGOS
De temps en temps, retirons de notre définition personnelle de la réussite tout ce qui dépend du regard des autres : statut, titre, patrimoine ou popularité. Puis regardons ce qu’il reste. Ce qui demeure constitue souvent le meilleur indicateur de ce qui compte réellement.
Pour aller plus loin…
Lire le texte original de Djamel Bourbala, La vraie réussite : dignité et valeurs personnelles. Il rappelle avec simplicité que le chemin parcouru, la fidélité à nos principes et ce que nous transmettons peuvent être des critères de réussite tout aussi essentiels que ceux que notre société sait mesurer.






Commentaires