Le roi de rien

Une autobiographie de Gilles Brand

Texte autobiographique inspiré par la chanson « Le Roi de rien » de Michel Delpech
Certaines chansons vous accompagnent sans bruit pendant des années, puis un jour elles changent de sens. Elles ne parlent plus seulement de celui qui les chante. Elles viennent toucher une part de votre propre vie. Le Roi de rien, de Michel Delpech, fait partie de celles-là.
Il arrive un moment où l’on regarde derrière soi avec une étrange sensation. Non pas celle d’avoir gagné. Non pas celle d’avoir perdu. Simplement celle d’avoir traversé. Pendant longtemps, j’ai cru, comme beaucoup sans doute, qu’une vie se construisait en ajoutant des choses : un métier, une réputation, des responsabilités, une maison, des projets, des fonctions, des combats. Nous avançons ainsi, presque naturellement, en accumulant des preuves de notre existence.
J’ai travaillé près de quarante ans dans le même métier. Des milliers de patients ont franchi ma porte. J’ai connu les journées trop longues, les inquiétudes, les réussites, les erreurs, les fidélités silencieuses. J’ai créé, entrepris, imaginé. Je me suis engagé dans la cité. J’ai connu les élections, les séances interminables, les dossiers, les désaccords, les enthousiasmes et parfois les désillusions.
À certains moments, j’ai sans doute cru être le roi de quelque chose : d’un cabinet, d’une entreprise, d’un projet, d’une fonction, d’une petite parcelle d’influence.
Puis le temps accomplit son travail. Il enlève les plaques sur les portes, efface les titres sur les cartes de visite, remplace les visages et rappelle doucement que les fauteuils auxquels nous nous accrochons seront bientôt occupés par d’autres. Et c’est peut-être là que commence une forme inattendue de liberté.
Depuis quelques jours, je ne suis plus podologue. Cette phrase demeure étrange après trente-huit années de pratique. Pendant presque toute ma vie adulte, lorsque l’on me demandait ce que je faisais, la réponse était immédiate. Aujourd’hui, elle ne l’est plus. Et je découvre quelque chose de vertigineux : quand on enlève le métier, la fonction, l’entreprise, que reste-t-il ? Un homme. Simplement.
Avec ses souvenirs, ses blessures, ses fidélités, quelques colères encore, beaucoup de gratitude et cette curiosité intacte qui pousse à ouvrir une nouvelle porte lorsque l’ancienne vient de se refermer.
C’est peut-être là que la chanson de Delpech me rejoint le plus profondément. Dans cette idée qu’après les rôles, les apparences et les territoires, il ne reste finalement que l’essentiel. Non pas ce que l’on possède, mais ce que l’on a vécu. Non pas la place occupée, mais la trace laissée. Non pas le royaume, mais l’homme.
J’ai connu aussi les absences. Certaines arrivent beaucoup trop tôt. Elles vous apprennent brutalement que la vie n’est pas une propriété mais une location à durée inconnue. On croit disposer de décennies ; parfois quelques secondes suffisent pour bouleverser toute une existence.
Alors on comprend peu à peu l’inutilité de certaines batailles.
Combien d’énergie dépensée pour avoir raison, combien d’inquiétudes pour des choses aujourd’hui disparues, combien de nuits perdues à défendre des territoires qui n’existent même plus. Avec l’âge vient peut-être ce privilège : pouvoir regarder ses anciennes certitudes avec un peu d’ironie.
Je ne regrette pourtant pas d’avoir voulu construire. Créer est une magnifique manière d’habiter le monde. Mais je crois aujourd’hui que l’essentiel n’était pas dans ce que je construisais. Il était dans les rencontres provoquées par ces constructions : dans un patient qui revient après vingt ans et dont je reconnais immédiatement la démarche, dans une conversation prolongée bien après la fermeture du cabinet, dans une amitié née d’un désaccord politique, dans un repas autour d’une table, dans une phrase envoyée au bon moment, dans ceux qui sont restés et parfois même dans ceux qui sont partis.
Depuis un an, une autre aventure occupe mes journées : LOGOS. Étrange destinée que de quitter les pieds pour les mots. Je pourrais y voir une rupture. J’y vois plutôt une continuité.
Pendant trente-huit ans, j’ai observé les gens marcher. Aujourd’hui, j’essaie peut-être de comprendre où nous allons. La politique, l’histoire, la société, la beauté, les voyages, la mémoire, les absurdités de notre époque : tout devient prétexte à questionner le monde.
Je n’ai plus envie de posséder beaucoup de certitudes.
Je préfère les questions. À vingt ans, je voulais comprendre la vie. À soixante ans passés, je commence à accepter qu’elle conserve une part de mystère. Et cela me convient assez bien. Peut-être faut-il finalement beaucoup de temps pour apprendre à devenir le roi de rien : ne plus régner, ne plus devoir prouver, ne plus confondre sa fonction avec son identité, pouvoir regarder ce qui fut accompli sans transformer son passé en monument.
La vie m’a donné beaucoup. Elle m’a également pris beaucoup. Mais le bilan d’une existence ne se fait probablement pas comme celui d’une entreprise. Il n’y a ni actif ni passif. Il y a seulement cette question intime : ai-je vraiment vécu ? Je crois pouvoir répondre oui.
J’ai aimé, j’ai perdu, j’ai travaillé, je me suis trompé, j’ai recommencé. J’ai parfois eu peur, j’ai souvent eu de la chance. J’ai rencontré des êtres remarquables. J’ai connu quelques trahisons et beaucoup plus de fidélités qu’on ne le raconte généralement. Et surtout, j’ai encore envie de découvrir la suite.
C’est peut-être cela qui me surprend le plus. Au moment où une grande partie de mon existence professionnelle vient de s’achever, je ne ressens pas véritablement une fin. Plutôt un dépouillement. Comme lorsque l’on vide une maison avant de partir. On regarde chaque objet. Certains semblent soudain dérisoires, d’autres portent une vie entière. Puis on ferme la porte et l’on s’aperçoit que l’essentiel était déjà dans nos poches : quelques souvenirs, quelques visages, quelques mots, et cette étrange liberté de partir léger.
Alors oui. Si être roi signifie posséder un royaume, je ne règne plus sur grand-chose. Et cela me va parfaitement. Je suis peut-être devenu, à ma manière, le roi de rien. Mais ce rien-là est immense. Il contient le temps qui reste. Et je compte bien l’habiter.
Pour Antonella






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