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Ces gens qui nous exaspèrent

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    Rédaction Logos
  • il y a 1 jour
  • 4 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur en chef LOGOS


Et si l’agacement n’était ni une faute, ni toujours la faute de l’autre ?


Il y a des vérités minuscules que l’on avoue difficilement.

Certaines personnes nous exaspèrent.

Elles ne nous ont pourtant rien fait de grave. Elles ne sont ni malveillantes, ni forcément désagréables. Certaines nous sont même proches. Et cependant, quelque chose résiste.


Une manière de parler, de raconter toujours les mêmes histoires, d’occuper l’espace, de se plaindre, de tout savoir, de couper la parole. Parfois, c’est plus mystérieux encore : une présence suffit. Et nous voilà agacés.

Puis, presque aussitôt, coupables de l’être.

Car nous avons appris qu’il fallait être tolérants, patients, ouverts, bienveillants.

Toutes qualités nécessaires à la vie commune. Mais poussée trop loin, cette morale de la bienveillance finit parfois par nous demander l’impossible : aimer toutes les présences, supporter toutes les proximités et considérer toute irritation comme un défaut personnel.

Or l’exaspération mérite peut-être mieux que notre honte.


Le corps comprend parfois avant nous

Il existe des relations dont nous sortons inexplicablement fatigués.

Nous avons pourtant été courtois. Nous avons souri. Écouté. Acquiescé. Rien de spectaculaire ne s’est produit. Et cependant, quelque chose en nous réclame du silence et de la distance.

Pourquoi ?

Parce que les relations humaines sont faites d’une multitude de microéquilibres : celui qui parle et celui qui écoute, celui qui demande et celui qui donne, celui qui sollicite et celui qui accueille.

Lorsque cet équilibre se rompt durablement, nous ne le formulons pas toujours immédiatement. Mais nous le ressentons.

L’agacement peut alors devenir un signal : quelque chose, dans cette relation, me coûte davantage qu’il ne devrait.

Cela peut être une personne qui monopolise systématiquement la conversation. Une autre qui transforme chaque échange en compétition. Celle qui sollicite beaucoup mais s’intéresse peu. Ou encore celle auprès de laquelle nous avons progressivement accepté un rôle qui ne nous convient plus : écouter, rassurer, céder, réparer.

L’exaspération apparaît alors comme le voyant rouge d’un tableau de bord intérieur.

Il serait imprudent de l’ignorer.

Mais il serait tout aussi imprudent de croire aveuglément ce qu’il nous raconte.


Car l’autre n’est pas toujours le problème

C’est ici que les choses deviennent intéressantes.

Une personne peut nous agacer précisément parce qu’elle possède quelque chose que nous supportons mal de rencontrer.

Sa liberté peut déranger celui qui s’interdit beaucoup. Son assurance irrite parfois celui qui doute. Sa lenteur exaspère celui qui vit dans l’urgence. Son besoin de reconnaissance peut nous renvoyer au nôtre.

Et certains défauts deviennent insupportables chez les autres parce que nous les connaissons intimement.

Montaigne avait cette intuition magnifique : lorsqu’il observait les hommes, il ne cessait jamais tout à fait de s’observer lui-même.

L’autre est parfois un miroir particulièrement mal élevé.

C’est pourquoi notre irritation mérite une double question.


Qu’est-ce que cette personne fait qui franchit réellement mes limites ?

Mais aussi :

Pourquoi cela produit-il en moi une réaction aussi forte ?


Entre ces deux questions se trouve probablement une grande partie de notre maturité relationnelle.

La bienveillance n’oblige pas à la disponibilité permanente

Nous confondons parfois gentillesse et effacement.

Être bienveillant ne signifie pas tout accepter. Comprendre quelqu’un ne nous oblige pas à lui offrir indéfiniment notre temps. Respecter une personne ne signifie pas rechercher sa compagnie.

Il existe une idée étrangement culpabilisante selon laquelle toute relation devrait pouvoir être sauvée par davantage d’écoute, davantage de patience, davantage d’efforts.

Ce n’est pas toujours vrai. Certaines relations doivent être approfondies.

D’autres doivent simplement être mieux dosées.

La distance n’est pas nécessairement un rejet. Elle peut être une forme d’intelligence relationnelle.

Nous n’avons pas besoin de transformer celui qui nous exaspère en mauvaise personne pour nous autoriser à le voir moins souvent.

Cette distinction est essentielle.

Elle permet de poser une limite sans fabriquer un coupable.


Ce que l’exaspération dit de nos renoncements

Il arrive enfin que nous soyons moins irrités contre quelqu’un que contre nous-mêmes.

Parce que nous avons dit oui alors que nous pensions non.

Parce que nous avons accepté une conversation que nous voulions quitter.

Parce que nous avons laissé quelqu’un prendre une place que nous n’avions jamais réellement souhaité lui donner.

À force de ne pas poser certaines limites, nous finissons parfois par reprocher aux autres de les avoir franchies. C’est humain.

Mais c’est aussi une invitation à reprendre notre part de responsabilité.

Les stoïciens distinguaient ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. Nous ne maîtrisons ni le caractère des autres, ni leurs manies, ni leur besoin de parler, ni leur manière d’occuper le monde.

En revanche, nous pouvons choisir la place que nous leur accordons dans le nôtre.

Et cette liberté-là est considérable.


Ne pas aimer tout le monde

Peut-être faudrait-il enfin accepter cette évidence : nous ne sommes pas faits pour nous entendre avec tout le monde.

Ce n’est pas une tragédie.

Une société civilisée ne repose pas sur l’amour universel.

Elle repose sur quelque chose de plus modeste et probablement de plus solide : la capacité à respecter ceux que nous n’aimons pas particulièrement.

Nous pouvons être courtois sans être proches.

Respectueux sans être disponibles.

Compréhensifs sans devenir captifs.

Et parfois partir d’une conversation sans transformer ce départ en procès.

L’exaspération n’est donc ni une vertu ni une faute. Elle est une information.

Parfois, elle nous dit : l’autre va trop loin.

Parfois : tu n’as pas suffisamment défendu ta limite.

Et quelquefois, plus inconfortablement : regarde bien ce qui t’agace chez lui, car cela raconte peut-être quelque chose de toi.

Il faut alors l’écouter sans lui obéir aveuglément.

Car grandir dans nos relations n’est peut-être pas apprendre à ne plus jamais être exaspéré.

C’est apprendre à comprendre pourquoi nous le sommes, avant de décider ce que nous allons en faire.



Conseil LOGOS

Lorsque quelqu’un vous exaspère, ne cherchez pas immédiatement à savoir ce qui ne va pas chez lui. Demandez-vous d’abord ce que votre irritation révèle : une limite franchie, une fatigue, un déséquilibre… ou peut-être quelque chose de vous-même que l’autre vient déranger.

L’agacement mérite d’être écouté, mais pas toujours cru.


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