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À Syracuse, les pierres abandonnées de la parole

Photo du rédacteur: Rédaction Logos
Rédaction Logos
il y a 17 heures
5 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS


Il existe des lieux dont les ruines racontent encore la grandeur. Et d’autres dont l’abandon raconte surtout notre indifférence. Au Foro Siracusano, quelques blocs de pierre, des tambours de colonnes et des murs envahis par la végétation conservent pourtant la mémoire d’une idée essentielle : remplacer la force par la parole.



Je voulais trouver, physiquement, le lieu où la rhétorique était née.

Non pas la rhétorique réduite aux artifices du discours, aux formules politiques ou aux techniques permettant de séduire une foule. Je cherchais son origine première :

le moment où des hommes comprirent que, pour défendre leurs droits, ils pouvaient ordonner leurs arguments plutôt que saisir une arme.

Cette recherche m’a conduit au Foro Siracusano, à quelques pas d’Ortigia. Aujourd’hui, le lieu apparaît comme un jardin archéologique presque oublié. Sous de grands arbres, quelques pierres émergent des feuilles mortes. Des fragments de murs dessinent encore des lignes incertaines. Un tambour de colonne repose dans la terre. Des déchets se mêlent aux vestiges. Une clôture vieillissante sépare le passant d’un passé qu’aucune véritable mise en scène ne lui permet de comprendre.

Et pourtant, ici se trouvait l’un des cœurs de la Syracuse antique.



Aujourd'hui
Aujourd'hui

Quand les citoyens durent apprendre à convaincre

À l’époque grecque, cet espace situé à la jonction d’Ortigia et du quartier d’Achradina accueillait l’agora, centre de la vie civique. À l’époque romaine, le forum lui succéda. Cicéron évoqua les portiques, le bouleutérion, le prytanée et les monuments qui entouraient encore cette place au Ier siècle avant notre ère.


La tradition situe également à Syracuse, au Ve siècle avant J.-C., la naissance de la rhétorique judiciaire. Après la chute de la tyrannie, des familles cherchèrent à récupérer les terres qui leur avaient été confisquées. Les citoyens durent se présenter devant les tribunaux et défendre eux-mêmes leurs droits.


Posséder la vérité ne suffisait plus. Il fallait la rendre intelligible. Il fallait raconter les faits, organiser les arguments, répondre à l’adversaire et convaincre ceux qui allaient juger.


Corax, puis son élève Tisias, auraient été parmi les premiers à transformer cette nécessité en méthode.

Ils enseignèrent notamment la force du vraisemblable : lorsqu’une preuve certaine manque, le raisonnement doit montrer ce qui paraît le plus probable. Ainsi commençait à se structurer un art appelé à traverser toute l’histoire occidentale.

Nous ne pouvons pas affirmer à 100% que Corax enseigna précisément entre les pierres encore visibles aujourd’hui. L’archéologie ne permet pas cette certitude. Mais l’ancienne agora demeure le cadre symbolique naturel de cette révolution : une cité découvre que la parole peut devenir un instrument de justice.


Devant les pierres, l’émotion

Sur place, j’ai d’abord ressenti de la déception. Était-ce vraiment cela ? Quelques blocs dispersés, une végétation mal maîtrisée, des détritus et presque aucune explication ?

Puis, en regardant plus longtemps, l’émotion est venue.... forte !


J’ai essayé de rendre mentalement leur hauteur aux colonnes. De restituer le dallage sous la terre. D’imaginer les citoyens se rassemblant sous les portiques, les discussions, les désaccords, l’homme qui s’avance et tente de trouver les mots justes. À mesure que le lieu reprenait vie, les ruines cessaient d’être muettes.


Pour le fondateur d’un média appelé LOGOS — une parole droite, la rencontre possédait une résonance particulière. Je me trouvais dans la ville où la parole avait commencé à s’organiser, non seulement pour émouvoir ou séduire, mais pour permettre à un citoyen de faire reconnaître son droit.


Le mot grec logos désigne à la fois la parole, le discours et la raison. Il dit cette ambition fragile : opposer au tumulte une pensée articulée, à l’arbitraire une démonstration, à la violence la possibilité d’un débat.


Une responsabilité dispersée

Pourquoi un lieu aussi important paraît-il abandonné ?

La réponse tient probablement à la fragmentation des responsabilités. L’entretien du jardin, la propreté, l’éclairage et les clôtures relèvent du domaine municipal. Mais les vestiges sont protégés : toute fouille, restauration ou intervention doit être conduite ou autorisée par les services régionaux chargés du patrimoine archéologique.


Cette répartition impose naturellement de la prudence. On ne déplace pas une pierre antique comme du mobilier urbain. Mais elle ne saurait tout justifier. Il n’est pas nécessaire de reconstruire artificiellement l’agora pour rendre sa dignité au site.

Un nettoyage régulier, une végétation maîtrisée, des clôtures sobres, des panneaux historiques en plusieurs langues, un parcours lisible et une reconstitution visuelle prudente suffiraient déjà à transformer la visite. Les technologies actuelles permettraient même, au moyen d’un simple téléphone, de faire apparaître les portiques et les espaces civiques sans toucher aux vestiges.

Ce qui manque ici n’est peut-être pas d’abord l’argent. C’est un regard, une volonté commune et la conscience de ce que ces pierres peuvent encore transmettre.

Ce que Syracuse pourrait offrir au monde

Syracuse célèbre à juste titre Archimède, son théâtre grec, ses temples, ses catacombes et la beauté d’Ortigia. Mais le Foro Siracusano pourrait porter un message différent et profondément contemporain.

Dans nos démocraties fatiguées, la parole publique se réduit trop souvent à l’invective. On ne cherche plus à convaincre, mais à disqualifier. On n’écoute plus l’argument contraire, on le caricature. Les réseaux sociaux récompensent la colère immédiate davantage que la pensée construite.


Or ce terrain discret nous rappelle que la rhétorique naquit d’un besoin civique : permettre à des citoyens de défendre leur cause sans recourir à la force.

Certes, l’art de convaincre peut manipuler. Dès son origine, il porta cette ambiguïté. Mais sans lui, aucune démocratie ne peut vivre. Le droit de parler ne suffit pas ; encore faut-il apprendre à exposer, écouter, réfuter et répondre.


Le Foro Siracusano pourrait ainsi devenir bien davantage qu’un espace archéologique restauré. Il pourrait être un lieu européen consacré à la parole civique : un espace de visite, d’enseignement et de débat où les jeunes générations découvriraient que la démocratie exige une discipline du langage.



Rendre la parole aux pierres

Cette visite ne restera pas sans suite. LOGOS adressera aux autorités municipales de Syracuse et à la Surintendance des biens culturels une demande officielle, afin de connaître les projets prévus pour nettoyer, protéger et mettre en valeur le Foro Siracusano avec le soutien de LOGOS si nécessaire.


Cette démarche ne sera pas une accusation, mais un appel constructif à rendre sa dignité à l’un des lieux de naissance de la parole civique occidentale.


Une ville ne se grandit pas seulement par les monuments spectaculaires qu’elle montre.

Elle se grandit aussi par l’attention qu’elle porte aux traces les plus fragiles de son histoire.

Sous les feuilles et parmi les pierres brisées demeure une idée qui n’a rien perdu de son urgence :

lorsqu’une société renonce à l’argumentation, la force revient toujours occuper l’espace laissé vide.

À Syracuse, il suffirait peut-être de dégager quelques pierres, d’expliquer quelques mots et de rendre ce lieu aux citoyens pour que l’ancienne agora recommence à parler.

Car ce ne sont pas seulement des ruines que l’on abandonne ici.

C’est l’un des lieux de naissance de la parole civique occidentale.




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