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Joseph Caillaux : L’homme qui préférait négocier plutôt que vaincre

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Rédaction Logos
il y a 2 heures
3 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur en chef LOGOS


Joseph Caillaux
Joseph Caillaux

Il existe, dans l’histoire, des hommes dont la faute principale fut peut-être d’avoir eu raison trop tôt ou, plus exactement, d’avoir posé une question que leur époque ne voulait pas entendre. Joseph Caillaux fut de ceux-là.


En 1911, l’Europe s’approche une nouvelle fois du précipice. La crise d’Agadir oppose la France et l’Allemagne autour du Maroc. Les nationalismes s’échauffent, les états-majors observent, les opinions publiques se raidissent. Joseph Caillaux, alors président du Conseil, choisit pourtant la négociation. Un accord est finalement trouvé : la France consolide sa position au Maroc tandis que l’Allemagne reçoit des compensations territoriales en Afrique équatoriale. Ce compromis sera vivement attaqué en France. Mais derrière la querelle des kilomètres carrés apparaît déjà la philosophie politique de Caillaux :


mieux vaut parfois céder quelque chose que risquer de tout perdre dans la guerre.

Trois ans plus tard, ce que l’Europe avait évité en 1911 devient réalité. Août 1914 ouvre l’une des plus grandes catastrophes de l’histoire européenne. Des millions d’hommes seront jetés dans une guerre industrielle dont personne n’avait véritablement imaginé l’ampleur.


Caillaux ne devient pas pour autant un pacifiste au sens d’un homme prêt à accepter n’importe quelle paix.

Mais à mesure que la guerre s’enlise, il considère qu’une solution négociée doit rester possible. En 1917, alors que la lassitude gagne les populations et les armées, il apparaît comme l’une des figures susceptibles de porter une paix de compromis. Les travaux historiques montrent cependant que sa position était plus nuancée que la légende qui l’entourera ensuite : il exige notamment le retour de l’Alsace-Lorraine et la disparition du militarisme allemand, et n’exclut pas catégoriquement annexions ou indemnités. Encyclopedia 1914-1918 Online


C’est ici que Caillaux rencontre son contraire politique : Georges Clemenceau.

Deux conceptions de la paix se font face. L’une estime qu’il faut rechercher le moment où la négociation devient possible. L’autre considère qu’une paix durable ne pourra naître que d’une victoire militaire suffisamment nette pour empêcher l’adversaire de recommencer.


Lorsque Clemenceau arrive à la tête du gouvernement en novembre 1917, il choisit clairement la seconde voie. Caillaux, soupçonné de contacts favorables à une paix de compromis, devient l’un de ses adversaires politiques les plus exposés. Il est arrêté et poursuivi devant la Haute Cour. Les historiens de la Première Guerre mondiale soulignent combien la lutte contre les partisans d’une paix négociée s’inscrivait alors dans une confrontation politique particulièrement violente. Encyclopedia 1914-1918 Online


Mais, avec plus d’un siècle de recul, le véritable intérêt de Caillaux n’est peut-être pas de déterminer lequel des deux hommes avait « raison ».

La question est ailleurs.

À quel moment négocier devient-il une preuve de lucidité, et à quel moment devient-il une faiblesse ?


C’est probablement l’une des questions les plus difficiles de la politique internationale. Négocier trop tôt peut consacrer le rapport de force de l’agresseur. Négocier trop tard peut transformer une guerre évitable en catastrophe.

Entre ces deux écueils se trouve un territoire extrêmement étroit : celui de la responsabilité politique.

Clemenceau a incarné la volonté de tenir jusqu’à la victoire. Caillaux, lui, a incarné cette autre inquiétude : celle de savoir combien de morts supplémentaires une nation peut accepter avant de considérer qu’un compromis vaut mieux qu’une victoire totale.


L’Histoire retiendra la victoire de 1918. Elle retiendra également le traité de Versailles, signé en juin 1919, ses réparations, ses frontières nouvelles et les profondes controverses qui accompagnèrent la construction de la paix européenne. Les historiens discutent toujours la part exacte que ce traité joua dans les déséquilibres ultérieurs : réduire mécaniquement 1939 à Versailles serait historiquement trop simple. Mais il demeure incontestable que gagner une guerre et construire une paix sont deux problèmes différents. Encyclopedia 1914-1918 Online


Et c’est peut-être là que Joseph Caillaux retrouve aujourd’hui une singulière modernité.

Il nous oblige à distinguer la paix de la victoire.

La victoire désigne un rapport de forces. La paix désigne un ordre politique capable de survivre à ce rapport de forces. L’une peut précéder l’autre, mais elle ne la garantit jamais.


Il existe même une forme de courage politique particulièrement difficile à reconnaître : celui qui consiste à parler avec l’adversaire au moment même où toute une société réclame qu’on le fasse taire.

Ce courage peut conduire au compromis nécessaire comme à l’erreur tragique. Voilà pourquoi la négociation ne doit jamais devenir un dogme. Mais la guerre ne devrait pas davantage le devenir.

Caillaux nous laisse donc moins une réponse qu’une interrogation.

Combien faut-il être prêt à sacrifier pour obtenir une victoire, lorsque la possibilité d’une paix existe encore ?


Cette question traversait l’Europe en 1911. Elle la déchira en 1917.

Et chaque génération, tôt ou tard, la retrouve devant elle.




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