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Nous avons appris à comprendre les jeunes. Avons-nous oublié de les élever ?

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Rédaction Logos
il y a 1 jour
9 min de lecture

Par Gilles Brand, rédacteur en chef LOGOS



Il y a quelque chose de troublant à relire, en 2026, un article consacré à la violence des élèves, publié bien des années auparavant. Non parce que la violence scolaire serait une découverte récente, mais parce que les interrogations d'hier semblent avoir pris aujourd'hui une dimension autrement plus vaste.


Dans un article intitulé « Prévenir et transformer la violence : la Thérapie sociale comme pédagogie du conflit », publié dans la revue Éducateur (n° 13), Igor Rothenbühler proposait une réflexion particulièrement intéressante sur la violence à l'école. Il y décrivait des enfants traversés par la peur du rejet, de l'humiliation et de l'exclusion, qui trouvent parfois dans la violence une manière de se protéger du monde.


Son approche reposait sur une conviction profondément humaniste : la violence doit être comprise pour pouvoir être transformée. L'enseignant ne peut se contenter de sanctionner ; il doit apprendre à reconnaître les mécanismes du conflit, à créer les conditions d'un dialogue et à rétablir la confiance.

L'intention était juste. Elle le demeure.


Mais une question s'impose désormais : à force de vouloir comprendre les comportements de notre jeunesse, n'avons-nous pas progressivement renoncé à lui demander de les maîtriser ?

Une jeunesse qui souffre, mais une société qui n'ose plus exiger

Notre époque possède un talent remarquable pour identifier les souffrances. Jamais nous n'avons autant parlé de traumatismes, d'anxiété, de sentiment d'exclusion, de harcèlement, de fragilité psychologique ou de difficultés d'adaptation.


Cette évolution représente indéniablement un progrès. Des souffrances autrefois ignorées sont aujourd'hui reconnues. Des humiliations longtemps considérées comme ordinaires ne sont plus acceptées. Des enfants qui auraient été abandonnés à leurs difficultés peuvent désormais bénéficier d'un accompagnement.

Il serait absurde de regretter ces avancées.

Pourtant, quelque chose s'est déséquilibré.

À écouter certains discours éducatifs contemporains, la frustration serait presque devenue une anomalie, l'échec une injustice, la contradiction une agression et l'autorité une forme de domination.

L'enfant ne devrait plus trop attendre, trop souffrir, trop échouer, trop obéir. Il faudrait constamment l'encourager, le rassurer, préserver son estime de lui-même et veiller à ce que ses expériences ne deviennent jamais trop douloureuses.

Mais comment préparer un être humain à la vie en lui donnant progressivement l'impression que la vie devrait s'adapter à chacune de ses émotions ?

La réalité ne distribue pas les réussites selon les désirs.

Elle oppose des résistances, impose des délais, confronte chacun à ses insuffisances.

Et c'est précisément dans cette confrontation que se construit une partie essentielle de la maturité.

Une société qui cherche à supprimer toute frustration de l'enfance risque de fabriquer des adultes incapables de supporter celle du monde.


Quand la frustration devient une revendication

Il suffit parfois d'observer certaines attitudes, dans l'espace public, sur les réseaux sociaux ou dans les établissements scolaires, pour percevoir une évolution préoccupante.

Une difficulté devient immédiatement la faute d'un système. Une mauvaise note, celle d'un enseignant. Un refus, celle d'une institution. Une contrariété, celle d'une société jugée injuste.


Il ne s'agit évidemment pas de décrire toute une génération. Beaucoup de jeunes travaillent, étudient, entreprennent et affrontent avec courage des difficultés considérables. Certains font même preuve d'une maturité admirable.

Mais un discours culturel semble gagner du terrain : celui d'une existence dans laquelle les droits précèdent systématiquement les devoirs, où les attentes grandissent plus vite que les efforts consentis pour les satisfaire.

On souhaite une rémunération élevée, mais pas nécessairement les contraintes professionnelles qui l'accompagnent. On revendique une reconnaissance immédiate, sans toujours accepter la lente construction de la compétence. On désire l'indépendance tout en refusant parfois les responsabilités qu'elle suppose.

Cette contradiction n'est pas propre aux jeunes. Elle reflète aussi le comportement des adultes qui les ont élevés.

Car nous avons nous-mêmes largement contribué à installer cette étrange promesse : celle d'une vie dont les difficultés pourraient être négociées jusqu'à disparaître.

Or l'existence humaine ne fonctionne pas ainsi.

L'autorité n'est pas l'ennemie de la bienveillance

L'article d'Igor Rothenbühler met justement en évidence la nécessité, pour les enseignants, d'apprendre à gérer les conflits plutôt que de répondre à la violence par une violence supplémentaire.

C'est une distinction fondamentale.

Mais il faut y ajouter une autre dimension, parfois moins présente dans les discours pédagogiques : celle de la responsabilité individuelle.

Comprendre qu'un adolescent violent souffre d'un sentiment d'exclusion ne signifie pas que cette souffrance l'autorise à agresser autrui.

Reconnaître les difficultés familiales ou sociales d'un élève ne doit pas conduire à considérer ses actes comme inévitables.

La souffrance explique parfois un comportement. Elle ne lui donne pas automatiquement une légitimité.

Cette nuance constitue, à mes yeux, l'un des grands défis de l'éducation contemporaine.

L'autorité véritable ne repose ni sur l'humiliation ni sur la brutalité. Elle repose sur la cohérence, sur la fermeté et sur la capacité de l'adulte à maintenir une limite même lorsque celle-ci déplaît.

Un enseignant qui dit non n'est pas nécessairement autoritaire. Un parent qui exige un effort n'est pas nécessairement insensible. Une école qui sanctionne une agression ne renonce pas pour autant à sa mission éducative.

Bien au contraire.

L'autorité juste n'écrase pas l'enfant. Elle lui enseigne qu'il existe un monde au-delà de sa volonté.


Les réseaux sociaux : une formidable machine à fabriquer de l'insatisfaction

À la violence décrite dans l'article original est venue s'ajouter une transformation majeure : l'installation des réseaux sociaux au cœur de la construction identitaire des adolescents.

Autrefois, un jeune pouvait se comparer à quelques camarades de classe, à ses voisins ou aux membres de son entourage.

Aujourd'hui, il se compare quotidiennement à des milliers d'existences soigneusement mises en scène.

Richesse précoce, beauté parfaite, réussite immédiate, voyages extraordinaires, reconnaissance publique : tout semble accessible, presque naturel, à portée d'écran.

Mais les images montrent rarement les années de travail, les renoncements, les erreurs, les sacrifices ou les circonstances particulières qui accompagnent certaines réussites.


Une illusion s'installe : si les autres possèdent déjà tout, pourquoi faudrait-il attendre ?

Et lorsque la réalité personnelle ne correspond pas à ces promesses numériques, la frustration peut se transformer en ressentiment.

Ce phénomène ne crée pas mécaniquement de la violence. Il peut cependant amplifier les comparaisons sociales, les humiliations publiques et la recherche obsessionnelle de reconnaissance.

L'adolescent ne doit plus seulement apprendre à vivre avec les autres. Il doit apprendre à vivre avec une représentation permanente, souvent trompeuse, de la vie des autres.

Voilà une épreuve nouvelle, à laquelle les adultes eux-mêmes sont parfois mal préparés.


La violence existe, mais gardons-nous de condamner une génération

Les données invitent à prendre le problème au sérieux sans tomber dans la généralisation.

En France, selon le ministère de l'Éducation nationale, 14 incidents graves pour 1 000 élèves ont été signalés dans les collèges et lycées durant l'année scolaire 2024-2025, contre 4 pour 1 000 dans les écoles. Ces signalements étaient même en léger recul par rapport à l'année précédente.

Ministère de l'Education nationale


Une autre enquête révélait que 2,2 % des lycéens déclaraient avoir subi au moins cinq formes de violence répétées durant l'année scolaire 2022-2023.

Ministère de l'Education nationale


Ces chiffres disent deux choses.

La violence scolaire demeure une réalité préoccupante, particulièrement pour ceux qui en sont victimes. Mais il serait intellectuellement malhonnête de présenter l'ensemble de la jeunesse comme une génération devenue violente.

Ce qui m'inquiète davantage, au-delà de la seule délinquance, c'est la possible banalisation de certaines attitudes : l'intolérance à la contradiction, le refus de l'effort, l'agressivité verbale, la difficulté à reconnaître ses erreurs.

Des comportements qui ne relèvent pas toujours de la violence pénale, mais qui peuvent progressivement détériorer notre capacité à vivre ensemble.

Nous avons peut-être confondu épanouissement et absence de contrainte

Il existe une différence essentielle entre permettre à un enfant de s'épanouir et lui éviter toute difficulté.

S'épanouir, ce n'est pas seulement se sentir bien. C'est découvrir ses capacités, rencontrer ses limites, surmonter ses résistances et apprendre à participer à une communauté humaine dont on n'est pas le centre.

Cette évidence semble parfois s'être perdue.


Nous avons voulu protéger l'enfant de l'échec, alors que l'échec peut être un formidable professeur. Nous avons voulu préserver sa confiance, alors que la confiance véritable naît aussi de l'expérience d'une difficulté surmontée. Nous avons voulu lui donner la parole, mais peut-être avons-nous parfois oublié de lui apprendre à écouter.


La philosophie stoïcienne, que l'on pourrait croire éloignée des préoccupations pédagogiques contemporaines, offre pourtant ici une perspective précieuse.

Épictète rappelait que certaines choses dépendent de nous et que d'autres nous échappent.

Une distinction d'une grande simplicité, mais d'une portée considérable.

Nous ne maîtrisons ni le jugement des autres, ni toutes les circonstances de notre existence, ni les obstacles que nous rencontrerons.

En revanche, nous pouvons apprendre à gouverner nos réactions, notre effort, notre conduite.

N'est-ce pas là l'une des missions fondamentales de l'éducation ?

Apprendre à un jeune qu'il ne pourra pas toujours changer le monde qui lui résiste, mais qu'il dispose d'une liberté essentielle : celle de choisir comment il y répond.


Réhabiliter l'effort sans renoncer à l'humanité

Je refuse l'opposition, devenue presque automatique, entre deux conceptions de l'éducation : d'un côté une pédagogie bienveillante qui comprendrait tout, de l'autre une pédagogie autoritaire qui imposerait tout.

Cette opposition est stérile.


Un enfant a besoin d'être écouté, mais aussi contredit. Soutenu, mais également responsabilisé. Protégé, mais progressivement confronté aux exigences de la vie.

La pédagogie du conflit proposée par Rothenbühler conserve ainsi toute sa pertinence, à condition de ne pas réduire le conflit à la seule expression d'une souffrance.

Le conflit est aussi l'occasion d'apprendre la règle, la réciprocité, la maîtrise de soi et le respect d'autrui.

Il ne suffit pas de demander pourquoi un élève a frappé son camarade. Il faut également lui faire comprendre pourquoi, quelles que soient ses raisons, il ne peut recommencer.

La réparation, l'excuse, la sanction proportionnée et l'engagement personnel ont chacun leur place.

Et surtout, il faut redonner à l'effort sa dignité.

Non pas l'effort comme punition ou comme culte de la performance, mais comme expérience fondatrice de la liberté.

Car celui qui apprend à travailler, à persévérer, à recommencer après un échec acquiert progressivement une indépendance qu'aucune assistance permanente ne pourra lui offrir.


Et si la véritable crise était celle des adultes ?

Nous aurions tort de faire porter à la jeunesse l'entière responsabilité de ce que nous observons.

Les jeunes n'ont pas inventé la société de consommation, l'immédiateté numérique, la glorification de la célébrité ou l'affaiblissement de certaines références collectives.

Ils ont grandi dans le monde que nous leur avons préparé.

Un monde où l'on proclame volontiers la valeur du travail tout en admirant les fortunes instantanées. Où l'on célèbre le dialogue tout en transformant les désaccords politiques en affrontements personnels. Où l'on invoque la responsabilité tout en cherchant régulièrement un responsable extérieur à ses propres échecs.

Comment demander aux adolescents de maîtriser leur colère lorsque tant d'adultes exposent quotidiennement la leur sur les réseaux sociaux ?

Comment leur enseigner le respect de l'autorité lorsque nous prenons nous-mêmes plaisir à discréditer systématiquement les institutions ?

Comment leur transmettre le goût de l'effort lorsque le discours public semble parfois faire de toute contrainte une atteinte à la liberté individuelle ?

L'éducation ne commence pas avec les programmes scolaires.

Elle commence avec l'exemple.

Et c'est probablement là que notre société devrait avoir le courage de s'interroger.


Élever, ce n'est pas seulement comprendre. C'est préparer.

L'article d'Igor Rothenbühler portait une ambition que je partage : transformer la violence plutôt que la laisser se reproduire.

Mais près de deux décennies plus tard, la question dépasse désormais largement les murs de l'école.

Nous devons retrouver une conception de l'éducation capable de conjuguer l'attention aux fragilités avec l'exigence personnelle, l'empathie avec la responsabilité, la liberté avec le devoir.

La jeunesse n'a pas seulement besoin d'adultes qui comprennent ses blessures. Elle a besoin d'adultes suffisamment solides pour lui indiquer un chemin, suffisamment courageux pour poser des limites et suffisamment confiants pour lui demander de grandir.

Car grandir comporte une part d'inconfort. C'est renoncer à certaines illusions, apprendre à attendre, découvrir que les autres possèdent eux aussi des droits et que toute liberté véritable suppose une discipline intérieure.


Je crois profondément que la jeunesse possède encore cette capacité. Encore faut-il que nous cessions de la sous-estimer en confondant systématiquement exigence et maltraitance.

Au fond, la question n'est peut-être pas de savoir pourquoi certains jeunes supportent si mal la frustration.

Elle est de savoir pourquoi nous avons si longtemps hésité à leur enseigner qu'elle fait partie de la vie.

Nous avons voulu offrir à nos enfants un monde moins dur que celui que nous avions connu. C'était une noble ambition. Mais en voulant parfois leur épargner la difficulté, nous avons peut-être oublié de leur transmettre la force de l'affronter.

Et cette force, aucune société ne peut durablement s'en passer.


LE CONSEIL LOGOS

Ne cherchons pas à supprimer tous les obstacles sur le chemin de nos enfants. Apprenons-leur plutôt à les franchir. Une éducation réussie ne forme pas des individus auxquels tout est dû, mais des êtres capables de répondre de leurs actes, de respecter autrui et de construire leur propre liberté.


Texte de référence : Igor Rothenbühler, « Prévenir et transformer la violence : la Thérapie sociale comme pédagogie du conflit », Éducateur, n° 13, pp. 13–14, document transmis. Données contemporaines : ministère français de l'Éducation nationale, DEPP, 2024–2026.


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