AVS : quand la retraite ne tient plus sa promesse

Par Gilles Brand - Rédacteur en chef LOGOS Média

Travailler toute une vie, cotiser pendant quarante ans ou davantage, puis découvrir qu’au terme du parcours la rente publique ne permet pas, à elle seule, de vivre correctement. À ce stade, la question de l’AVS dépasse largement celle des chiffres. Elle touche à quelque chose de beaucoup plus profond : le contrat social.
L’AVS est l’une des grandes constructions politiques de la Suisse moderne. Elle repose sur une idée simple : une société ne peut demander à ses citoyens de participer pendant toute leur vie à la prospérité collective et les abandonner lorsque vient l’âge de la retraite. Les actifs financent les retraités d’aujourd’hui en sachant que les actifs de demain participeront à leur tour au financement de leur vieillesse.
Ce principe de solidarité entre générations constitue bien davantage qu’un mécanisme comptable : il suppose une confiance.
Or cette confiance commence à être mise à rude épreuve.
En 2026, pour une durée complète de cotisation, la rente AVS mensuelle se situe entre 1’260 et 2’520 francs. Même la rente maximale mérite que l’on s’y arrête : 2’520 francs par mois. Essayons simplement d’établir le budget d’une personne vivant avec cette somme à Genève ou dans une autre région où le coût de la vie est élevé. Un loyer, les primes d’assurance-maladie, l’alimentation, l’électricité, les transports, quelques frais médicaux, le téléphone et les dépenses ordinaires de la vie suffisent à faire disparaître très rapidement cette rente. Nous ne parlons pas ici de luxe. Nous parlons d’autonomie. Et c’est là que le problème devient politique, mais aussi philosophique : que signifie une assurance vieillesse obligatoire pendant toute une existence si sa prestation ne suffit pas toujours à garantir seule les besoins essentiels de cette existence ?
L’objectif du premier pilier n’est pourtant pas ambigu. Dans l’architecture suisse de la prévoyance, l’AVS doit contribuer à couvrir les besoins vitaux, tandis que la prévoyance professionnelle doit compléter ce premier pilier afin de permettre le maintien approprié du niveau de vie antérieur. Personne ne prétend que l’AVS devrait garantir à elle seule le même train de vie qu’avant la retraite. Ce n’est pas son rôle.
Mais le premier pilier est précisément censé constituer le socle.
Or lorsqu’un socle nécessite successivement un deuxième pilier, éventuellement un troisième, puis parfois encore des prestations complémentaires pour assurer une vieillesse financièrement digne, il devient légitime de s’interroger sur sa solidité.
Il faut regarder l’histoire de notre prévoyance avec lucidité. La Suisse a progressivement construit son système des trois piliers parce que l’AVS ne pouvait pas, seule, assurer un niveau de vie suffisant après la cessation de l’activité professionnelle. La prévoyance professionnelle est venue compléter le premier pilier et est devenue obligatoire pour une grande partie des salariés. Cette construction est cohérente, mais elle révèle aussi quelque chose de fondamental :
le deuxième pilier n’est pas né parce que le premier était généreux. Il est né parce qu’il fallait le compléter.
Progressivement, ce complément est devenu indispensable. Pour une personne disposant d’une carrière régulière, d’un bon salaire et d’une caisse de pension solide, le système peut fonctionner correctement : AVS et prévoyance professionnelle se complètent. Mais tous les parcours professionnels ne ressemblent plus à cela. Temps partiels, interruptions de carrière, chômage, changements professionnels, bas salaires, indépendance ou périodes consacrées à la famille peuvent affaiblir fortement la constitution du deuxième pilier. Et lorsque celui-ci est modeste, la faiblesse du premier apparaît soudainement dans toute sa brutalité.
C’est là que le contrat social devient fragile.
Car le deuxième pilier devait compléter l’AVS. Il ne devrait pas devenir la condition nécessaire pour simplement vivre correctement. Lorsqu’un complément devient indispensable, ce n’est plus vraiment un complément.
L’histoire des prestations complémentaires est encore plus révélatrice. Lorsqu’elles furent introduites en 1966, elles étaient conçues comme une solution transitoire, dans l’attente d’un niveau de rentes suffisamment élevé pour couvrir les besoins vitaux. Ce moment n’est jamais arrivé. Les prestations complémentaires sont donc devenues une composante durable du système. Il faut mesurer ce que cela signifie : nous avons d’abord créé une assurance vieillesse, puis nous avons dû la compléter par une prévoyance professionnelle, puis maintenir durablement des prestations complémentaires, avant d’encourager encore la prévoyance individuelle avec le troisième pilier. Chaque mécanisme possède sa logique et sa légitimité.
Mais l’empilement finit par raconter une histoire : celle d’un premier pilier dont la promesse initiale n’a jamais entièrement rejoint la réalité économique.
La décision populaire d’introduire une treizième rente AVS doit aussi être comprise sous cet angle. Elle constitue une amélioration bienvenue, mais elle traduit en même temps une réalité devenue difficile à ignorer : une part importante de la population considère que les prestations actuelles ne suivent plus suffisamment le coût réel de la vie. Et lorsque les rentes augmentent de quelques dizaines de francs tandis que le logement, les primes maladie et les dépenses indispensables continuent de peser lourdement sur les ménages, la question mérite d’être posée autrement.
Nous nous demandons constamment : comment financer l’AVS ?
C’est évidemment essentiel. Mais nous devons en poser une seconde avec autant de force : que doit réellement permettre l’AVS ?
Le vieillissement démographique impose des adaptations. Le rapport entre actifs et retraités évolue, l’espérance de vie s’allonge et les besoins financiers augmentent. Les équilibres doivent être préservés. Mais notre langage collectif devient parfois étrange. Nous parlons des retraités comme d’un coût, d’une charge démographique, presque d’un problème budgétaire. Nous oublions qu’avant d’être retraités, ils furent précisément ceux qui finançaient le système. Ils ont travaillé, payé leurs cotisations et leurs impôts, financé les infrastructures, les écoles, les hôpitaux et les retraites de leurs propres parents.
Une rente AVS n’est donc pas une faveur accordée par une génération généreuse à celle qui l’a précédée. Elle est le résultat d’un engagement collectif continu.
Les retraités ne sont pas extérieurs au contrat social. Ils en sont l’une des parties.
La solidité d’un système de retraite ne se mesure d’ailleurs pas uniquement à ses réserves financières. Elle dépend aussi de la confiance de ceux qui le financent. Un jeune actif accepte aujourd’hui de cotiser parce qu’il pense qu’un système comparable existera lorsqu’il prendra lui-même sa retraite. Si cette conviction disparaît, le problème devient considérable. Pourquoi accepter pendant quarante ans des prélèvements obligatoires si l’on acquiert progressivement la certitude qu’ils ne garantiront plus demain une sécurité suffisante ? C’est ici que se situe la véritable rupture possible du contrat social : pas nécessairement lorsque les comptes deviennent déficitaires,
mais lorsque les citoyens cessent de croire à la promesse.
Il ne s’agit évidemment pas de supprimer le deuxième pilier, encore moins le troisième. Le système suisse des trois piliers possède de grandes qualités et une réelle capacité à répartir les risques. Mais précisément parce que nous voulons le préserver, il faut accepter de questionner chacun de ses éléments, et notamment le premier. L’AVS doit rester ce que son nom signifie : une assurance vieillesse, et non simplement une contribution partielle parmi plusieurs autres sans laquelle chacun serait renvoyé à sa propre capacité d’épargne.
Une société libérale peut parfaitement valoriser la responsabilité individuelle. Elle peut encourager chacun à épargner, à constituer un patrimoine et à préparer sa retraite. Mais la responsabilité individuelle ne peut remplacer entièrement la solidarité collective. Sinon, ceux qui ont eu les meilleures carrières, les meilleurs salaires et les meilleures capacités d’épargne vieillissent dans la sécurité, tandis que les autres vieillissent dans l’incertitude.
Ce n’était pas la promesse de l’AVS.
Nous devons donc avoir le courage d’ouvrir un débat qui ne soit ni populiste ni purement comptable. Combien voulons-nous garantir à celui ou celle qui a travaillé et cotisé toute sa vie ? Quel niveau d’autonomie considérons-nous comme digne dans un pays aussi prospère que la Suisse ? À partir de quel moment le recours à plusieurs couches successives de prévoyance révèle-t-il une faiblesse du socle plutôt qu’une richesse du système ?
Et surtout, quelle parole voulons-nous donner aux générations qui travaillent aujourd’hui ?
Que leur dirons-nous ? Cotisez à l’AVS. Constituez impérativement un deuxième pilier. Épargnez encore dans un troisième. Et si cela ne suffit toujours pas, demandez des prestations complémentaires.
Peut-être faut-il avoir l’audace de reconnaître que cette succession pose une question de fond. L’AVS n’a jamais eu vocation à rendre riche. Elle n’a jamais eu vocation à remplacer intégralement le dernier salaire. Mais elle porte une promesse autrement plus importante :
Celle qu’après une vie de contribution à la société, personne ne devrait avoir peur de vieillir.
Si nous ne sommes plus capables de garantir cela, le problème ne concerne plus uniquement notre système de retraite. Il concerne la confiance que nous plaçons dans nos institutions. Et lorsqu’une société commence à douter que le travail d’une vie donnera droit à une vieillesse digne, ce n’est plus seulement l’AVS qui se fragilise. C’est le contrat social lui-même.






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