top of page

Quand le pouvoir nourrit l'illusion du savoir

  • Photo du rédacteur: Rédaction Logos
    Rédaction Logos
  • il y a 11 minutes
  • 3 min de lecture

Par Georges Dunand - journaliste citoyen




Les philosophes antiques avaient déjà compris ce que la psychologie moderne redécouvre aujourd'hui. Ce n'est pas l'ignorance qui constitue le plus grand danger pour un dirigeant ; c'est l'ignorance qui s'ignore elle-même.


Il y a plus de deux mille ans, Socrate résumait toute une conception de la sagesse dans une formule devenue universelle : « Je sais que je ne sais rien. » Cette phrase n'était pas une profession d'ignorance. Elle était une profession d'humilité.

Car celui qui prend conscience de ses limites vient déjà de franchir la première étape du savoir.

À l'autre extrémité se trouve un phénomène que la psychologie contemporaine nomme l'effet Dunning-Kruger. Deux chercheurs ont démontré que les personnes les moins compétentes dans un domaine sont souvent celles qui surestiment le plus leurs capacités.


Elles ne disposent pas des connaissances suffisantes pour mesurer l'étendue de ce qu'elles ignorent. Leur certitude devient alors le produit même de leur méconnaissance.

Ce biais n'est pas anecdotique. Il peut devenir redoutable lorsqu'il s'invite dans l'exercice du pouvoir.


Une fonction exécutive confère une autorité. Elle ne confère pas automatiquement le savoir.

Pourtant, le prestige d'une charge publique peut parfois produire une illusion subtile : puisque j'occupe cette fonction, mes intuitions doivent être justes. Peu à peu, le pouvoir risque de remplacer l'apprentissage, et la certitude d'étouffer le doute.


C'est ici que l'expérience de Marc Aurèle éclaire remarquablement notre époque.

À la tête de l'un des plus vastes empires de l'histoire, Marc Aurèle aurait pu se croire infaillible. Rien ne l'y obligeait. Pourtant, chaque soir, il écrivait pour lui-même ses réflexions, aujourd'hui réunies dans les Pensées pour moi-même. Ce journal n'était pas destiné à être publié. Il constituait un exercice quotidien de lucidité.


Il s'y rappelait sans cesse que le pouvoir pouvait flatter l'ego, brouiller le jugement et éloigner l'homme de la vérité. Il s'efforçait de ne jamais confondre sa fonction avec sa valeur personnelle. Gouverner, pour lui, consistait d'abord à se gouverner soi-même.

Quelle leçon pour notre temps.

Nos démocraties attendent souvent des élus qu'ils aient réponse à tout. Les réseaux sociaux valorisent les affirmations catégoriques, les déclarations définitives et les certitudes instantanées. L'hésitation est parfois interprétée comme de la faiblesse. Le doute est suspect. L'humilité passe pour de l'indécision.

Pourtant, c'est souvent l'inverse qui est vrai.


Les responsables publics les plus solides sont rarement ceux qui parlent le plus fort. Ce sont ceux qui posent le plus de questions. Ils savent écouter leurs collaborateurs, consulter les spécialistes, accepter les objections et modifier leur position lorsqu'un meilleur argument apparaît. Ils comprennent que la compétence ne réside pas dans l'absence d'erreur, mais dans la capacité permanente à apprendre.


À l'inverse, lorsqu'un élu cesse de douter, il cesse souvent de progresser. Les avis divergents deviennent des obstacles. Les experts deviennent encombrants. Les faits eux-mêmes finissent parfois par être considérés comme secondaires face à une conviction déjà arrêtée.

Le danger ne réside donc pas seulement dans l'ignorance. Il réside dans cette étrange certitude qui lui sert parfois de masque.

On pourrait résumer cette dérive par une formule volontairement ironique :

« Je ne décide rien, je ne sais rien... donc j'ai raison. »

Cette caricature fait sourire, mais elle rappelle une réalité universelle : le pouvoir n'immunise personne contre les illusions de l'esprit. Bien au contraire, il peut les amplifier si l'on cesse de cultiver la modestie intellectuelle.


Les stoïciens rappelaient que l'homme ne possède jamais totalement la vérité. Il ne possède que la possibilité de la chercher avec honnêteté. Cette recherche exige une discipline intérieure : accepter d'être contredit, reconnaître ses erreurs, distinguer ce que l'on croit savoir de ce que l'on sait réellement.


Dans la vie publique comme dans la vie privée, la véritable autorité ne naît pas de la certitude. Elle naît de la crédibilité.

Et la crédibilité repose moins sur l'affirmation permanente que sur la capacité à écouter, à réfléchir et à apprendre.

L'effet Dunning-Kruger n'est finalement qu'un nom moderne donné à une vieille faiblesse humaine. Marc Aurèle, Socrate et les grands penseurs l'avaient déjà pressentie : celui qui croit avoir définitivement raison cesse souvent de chercher la vérité.


La démocratie, elle aussi, vit de cette exigence. Elle n'attend pas des élus omniscients. Elle attend des femmes et des hommes suffisamment lucides pour savoir que gouverner commence toujours par l'humilité.


Commentaires


bottom of page