Rue de Carouge : quand une ville oublie ceux qui la font vivre
- Rédaction Logos
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Par Gilles Brand - Rédacteur en chef de LOGOS
Pendant votre lecture, laissez-vous porter par Near Light d'Ólafur Arnalds. Une œuvre qui avance avec la même lenteur qu'un chantier, mais qui rappelle qu'au-delà du béton et des plans, une ville est d'abord faite de vies humaines.

Une ville ne se mesure pas uniquement à la qualité de ses bâtiments, de ses tramways ou de ses places publiques. Elle se mesure aussi à la manière dont elle traite ceux qui lui donnent une âme. Une ville est d'abord une promesse silencieuse : celle que l'effort individuel trouvera sa place dans l'intérêt collectif. Aujourd'hui, la rue de Carouge nous oblige à nous poser une question bien plus profonde que celle d'un simple chantier. Que devient une cité lorsque ceux qui prennent des risques pour la faire vivre deviennent les premières victimes de sa transformation ?
Les travaux sont indispensables. Personne de raisonnable ne réclame des réseaux vétustes, des infrastructures vieillissantes ou une ville figée dans le passé. Construire, rénover, anticiper les besoins futurs constitue même l'une des premières responsabilités des pouvoirs publics. Mais construire ne consiste pas seulement à déplacer des pavés ou à poser des rails. Construire une ville, c'est préserver son équilibre humain.
Or c'est précisément cet équilibre qui semble aujourd'hui vaciller.
Depuis plusieurs années, le chantier de la rue de Carouge s'étire. Au fil des mois, les mêmes mots reviennent : baisse de fréquentation, accès compliqués, livraisons difficiles, chiffres d'affaires en chute, incertitudes permanentes. Chaque semaine supplémentaire devient une épreuve économique. Pendant ce temps, les procédures administratives poursuivent leur rythme, presque indifférentes au temps vécu par les commerçants. Pour une administration, quelques mois constituent une échéance. Pour un commerce, quelques mois peuvent représenter une disparition.
Voilà toute la différence entre le temps administratif et le temps humain.
Sur ce sujet, les clivages politiques sont relativement faibles. Chacun, ou presque, partage le même diagnostic. Mais la politique commence précisément là où le diagnostic s'arrête. Comprendre ne suffit jamais. Encore faut-il agir.
La philosophe Hannah Arendt écrivait que le pouvoir n'existe réellement que lorsqu'il produit une capacité d'agir ensemble. À la rue de Carouge, chacun semble pourtant agir dans son périmètre : la Ville, le Canton, les SIG, les TPG, les entreprises mandatées. Mais personne ne donne véritablement le sentiment de conduire l'ensemble. Nous assistons à un paradoxe devenu fréquent dans nos démocraties : plus les compétences sont réparties, plus la responsabilité semble s'évaporer.
Tout le monde travaille, mais personne ne tient véritablement la barre.
La rue de Carouge n'est probablement qu'un prélude. Demain viendront Cornavin, le chauffage à distance, le Musée d'Art et d'Histoire, la Bibliothèque de Genève, les transformations du secteur Rive et d'autres grands chantiers encore. La question n'est donc plus celle d'une seule rue. Elle concerne désormais notre capacité collective à transformer Genève sans l'épuiser. Une ville peut parfaitement réussir ses infrastructures tout en échouant à préserver son économie locale. Ce serait une victoire technique, mais une défaite politique.
Nous parlons souvent de développement durable. Pourtant, une ville durable ne protège pas uniquement ses arbres ou ses bâtiments. Elle protège également ses boulangers, ses libraires, ses restaurateurs, ses artisans, tous ces visages que l'on ne remarque plus parce qu'ils font naturellement partie du paysage quotidien…
jusqu'au jour où leur rideau reste définitivement baissé.
Les stoïciens nous rappelaient que nous ne maîtrisons pas toujours les événements, mais que nous demeurons responsables de la manière dont nous leur répondons. Le chantier est inévitable. Le désordre ne l'est pas. Les nuisances sont parfois impossibles à supprimer. L'abandon, lui, relève toujours d'un choix politique.
Une démocratie se juge souvent à la manière dont elle protège les plus faibles lorsque l'intérêt général exige d'eux un sacrifice. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Les commerçants de la rue de Carouge assument une partie du coût d'un projet destiné à l'ensemble de la collectivité. La moindre des justices serait que cette collectivité les accompagne réellement. Pas dans plusieurs années. Aujourd'hui.
Au-delà de l'indemnisation, c'est une méthode qu'il faut désormais repenser. Pourquoi Genève ne disposerait-elle pas d'une véritable cellule permanente des grands chantiers réunissant la Ville, le Canton, les SIG, les TPG, les représentants des commerçants et un chef de projet unique chargé d'arbitrer rapidement les difficultés ? Pourquoi ne pas créer un fonds d'accompagnement simple, réactif et transparent, permettant d'aider immédiatement les entreprises dont l'activité est directement affectée ? Gouverner, ce n'est pas seulement planifier des investissements. C'est aussi anticiper leurs conséquences humaines.
La rue de Carouge nous adresse finalement une leçon qui dépasse largement son périmètre. Une ville intelligente n'est pas celle qui construit le plus vite. C'est celle qui sait transformer son avenir sans renoncer à ceux qui le rendent possible. Les infrastructures finiront par être inaugurées. Les rails accueilleront de nouveaux tramways. Les trottoirs retrouveront leurs passants.
Mais une question demeurera.
Combien de commerçants seront encore là pour les voir passer ?
Le Conseil de LOGOS
Les grands chantiers ne devraient jamais être uniquement des projets d'ingénieurs ; ils devraient aussi être des projets de société. Genève doit se doter d'une gouvernance unique des grands travaux, capable de coordonner les acteurs publics, de dialoguer en permanence avec les commerçants et d'apporter un soutien économique rapide lorsque l'intérêt général impose des sacrifices particuliers. Une ville qui prépare son avenir sans protéger ceux qui la font vivre prend le risque de construire des rues plus belles… mais plus vides.



