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Au moment de partir, j’ai découvert ce que j’avais réellement soigné

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    Rédaction Logos
  • il y a 1 jour
  • 6 min de lecture

Par Gilles Brand - Podologue


🎵 Avant d'écouter…

Les mots peuvent éveiller la réflexion. La musique, elle, touche parfois ce que les mots ne savent pas dire.

l existe des silences qui traversent les années sans jamais disparaître.


Avant d’être une chanson, « Je croyais soigner vos pas » est née d’un constat tardif et bouleversant : après trente-huit années de pratique, ce sont mes patients, au moment de mon départ, qui m’ont révélé la profondeur du lien tissé au fil des consultations.

Cette chanson parle bien sûr du soin, mais surtout de ce qui ne figure dans aucun dossier médical : l’écoute, les silences, la confiance, les confidences parfois minuscules et cette humanité partagée qui s’installe sans qu’on la mesure vraiment.

Je pensais avoir consacré une vie à soulager des douleurs. À l’heure de partir, j’ai découvert que, parfois, nous avions aussi simplement fait un bout de chemin ensemble.

Voici Je croyais soigner vos pas.


Je croyais soigner vos pas




Après trente-huit années de pratique, les adieux de mes patients me révèlent une dimension de mon métier que je n’avais peut-être jamais pleinement mesurée.


Voici trente-huit ans que j’exerce la profession de podologue dans mon propre cabinet. Trente-huit années de gestes précis, de diagnostics, de soins, de douleurs soulagées, de rendez-vous réguliers et de visages devenus familiers.

Le 1er septembre 2026, je cesserai mon activité.

Depuis quelque temps, j’en informe progressivement mes patients. Je pensais devoir leur annoncer une décision professionnelle, leur expliquer la transmission du cabinet, les rassurer sur la continuité de leurs soins. Je croyais m’être préparé à leurs questions.

Je ne m’étais pas préparé à leur émotion.

Depuis cette annonce, de nombreuses consultations ne ressemblent plus tout à fait aux précédentes. Les mots hésitent. Les regards se prolongent. Une main demeure quelques secondes de plus sur le dossier d’une chaise. Et parfois, une larme apparaît.

Cette larme me bouleverse.

Non parce qu’elle flatterait une quelconque vanité professionnelle. Après trente-huit ans de pratique, je sais tout ce que je dois encore à mes patients, à leur confiance et à ce qu’ils m’ont appris. Elle me bouleverse parce qu’elle révèle une réalité que je n’avais peut-être pas entièrement comprise : derrière la régularité des rendez-vous, une relation s’était construite.

Je croyais avoir reçu leur confiance. Je découvre qu’ils m’avaient confié une part de leur vie.

Ce qui se disait pendant le soin

Dans un cabinet de podologie, on soigne naturellement des pieds. Mais les pieds racontent parfois davantage que la douleur pour laquelle on consulte. Ils parlent de l’âge, de la fatigue, du travail, des renoncements, des maladies, de l’autonomie que l’on tente de préserver. Ils portent littéralement le poids d’une existence.

Pendant que les mains travaillent, les paroles se libèrent.

On parle de la famille, d’un enfant qui inquiète, d’un conjoint disparu, d’une opération redoutée, d’une solitude devenue trop lourde. On parle aussi de vacances, de petits-enfants, de jardins, de projets et de bonheurs modestes. Certains patients parlent beaucoup. D’autres presque jamais. Mais même le silence peut devenir une forme de confidence lorsque quelqu’un accepte de l’accueillir sans vouloir immédiatement le remplir.


Au fil des années, j’ai vu des patients vieillir. J’en ai parfois accompagné plusieurs générations d’une même famille. J’ai connu leurs périodes de force et leurs moments de fragilité. Eux aussi m’ont vu changer, apprendre, douter, traverser le temps.

Une consultation n’était donc jamais seulement une succession de gestes techniques. Elle était un rendez-vous humain.

La part invisible de nos métiers

La compétence technique est indispensable. Elle constitue le socle du soin. Un praticien doit connaître son métier, maintenir son niveau d’exigence, respecter les règles, reconnaître ses limites et orienter lorsque cela devient nécessaire.

Mais la technique ne suffit pas.

On peut réaliser un geste parfaitement juste tout en donnant au patient le sentiment de ne pas avoir été rencontré. On peut traiter une douleur sans entendre l’inquiétude qui l’accompagne. On peut être efficace sans être réellement présent.


L’écoute active consiste à interroger, à reformuler, à vérifier que l’on a compris. L’écoute passive est plus discrète : elle consiste à laisser une place, à ne pas interrompre, à accepter qu’un silence possède parfois sa propre éloquence. Toutes deux demandent du temps, de l’attention et une disponibilité intérieure qui ne figurent pas toujours dans les statistiques d’un cabinet.

Cette part du soin est difficilement quantifiable. Elle ne se photographie pas. Elle ne s’inscrit pas dans un relevé d’activité. Elle n’augmente pas nécessairement le nombre de consultations réalisées dans une journée. Pourtant, elle peut déterminer ce que le patient conservera véritablement de sa rencontre avec le soignant.

Il ne se souviendra peut-être pas du nom de l’instrument utilisé. Il se souviendra qu’il a été considéré.


L’humanité non calculée

Ce que mes patients m’offrent aujourd’hui est probablement l’un des plus grands cadeaux de ma carrière.

Un cadeau inattendu, parce qu’il ne vient ni d’un diplôme, ni d’une distinction, ni d’un bilan comptable.

Il vient d’une émotion partagée au moment de se quitter.

Leur peine me révèle que le temps accordé n’a pas été perdu. Que certaines paroles ont compté. Que certaines présences ont laissé une trace. Peut-être ai-je parfois été, durant une heure ou quelques minutes, davantage qu’un praticien : un visage connu, un repère, une personne auprès de laquelle il n’était pas nécessaire de tout expliquer depuis le commencement.

Je n’ai pas le sentiment d’avoir accompli quelque chose d’extraordinaire. J’ai essayé de faire mon métier correctement, en prenant le temps lorsque cela était possible, en écoutant sans toujours chercher à répondre, en considérant que la personne installée devant moi ne se réduisait jamais à sa pathologie.

C’est peut-être cela, l’humanité non calculée : ce que l’on donne sans tenir de registre et dont on découvre, très longtemps après, que quelqu’un l’avait précieusement conservé.

Ce que j’aimerais transmettre aux jeunes praticiens

Aux jeunes soignants, je voudrais dire que leur savoir est essentiel, mais que leur manière d’être le deviendra tout autant.

Ils exerceront dans des structures où le temps sera compté, où la productivité, les procédures et les exigences administratives occuperont une place considérable. Il leur faudra résister à la tentation de ne voir qu’un dossier, un horaire, une affection ou un acte à réaliser.

Il ne s’agit pas de se sacrifier, de tout accepter ni de s’épuiser dans une disponibilité sans limites. L’empathie ne doit pas devenir une injonction conduisant les soignants à s’oublier eux-mêmes. Une relation juste suppose aussi des limites claires.


Mais à l’intérieur de ces limites, il demeure possible d’offrir une véritable qualité de présence. Regarder la personne lorsque l’on s’adresse à elle. Entendre ce qui se cache parfois derrière une question banale. Ne pas considérer chaque silence comme un retard à rattraper. Se souvenir que la fragilité d’un patient n’est jamais une faiblesse dont il faudrait se débarrasser rapidement.

Le soin commence parfois avant le premier geste. Il continue quelquefois bien après le dernier.

Le plus beau certificat professionnel

Je pensais que la fin de mon activité serait principalement une étape de mon existence : fermer progressivement une porte, transmettre une patientèle, ranger des instruments, quitter un lieu habité pendant près de quatre décennies.

Je découvre qu’elle est aussi une expérience professionnelle à part entière. Peut-être même l’une des plus profondes.

Elle m’apprend que l’on ne connaît pas toujours la portée de ce que l’on donne.

Elle m’apprend que la fidélité des patients n’était pas seulement liée à une compétence, mais aussi à une relation construite consultation après consultation.

Elle m’apprend enfin que l’émotion du patient peut atteindre le soignant avec une force égale.

Leur bouleversement m’ébranle à mon tour.

À l’heure de quitter mon cabinet, mes patients me remettent un dernier témoignage. Il ne porte aucun sceau, aucune note et aucune signature. Il tient parfois dans un regard, une voix qui tremble ou une larme rapidement essuyée.

Et je comprends aujourd’hui qu’il n’existe probablement pas de plus beau certificat professionnel.


Conseil LOGOS

Au début ou à la fin d’une consultation, accordez au patient une minute pleinement disponible : sans écran, sans instrument et sans préparer mentalement le rendez-vous suivant. Une minute d’attention véritable peut sembler minuscule dans un agenda. Elle peut devenir immense dans la mémoire de celui qui la reçoit.


Pour aller plus loin…

Le travail relationnel accompli par les soignants demeure insuffisamment reconnu. Il devrait être davantage présent dans leur formation, dans l’organisation des consultations et dans l’évaluation de la qualité des soins. Écouter n’est pas un supplément d’âme ajouté à la compétence : c’est une compétence en soi. Elle protège la dignité du patient, améliore la compréhension de sa situation et redonne au soin ce qui constitue sa raison première : la rencontre entre deux êtres humains.




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