De l'écran aux images : Échographie de l'Homo numericus
- Rédaction Logos

- il y a 1 jour
- 4 min de lecture
Par Patrick Amey - Journaliste citoyen

Avant les réseaux sociaux, la mise en relation avec son semblable était surtout une affaire de présence : bals, bistrots et places de village ou autant de tiers-lieux,
ces « great good places » décrits par Ray Oldenburg, dédiés à l'aléa de la conversation et du face-à-face.
Ces espaces n’ont certes pas complètement disparu, mais ils sont rudement concurrencés par les activités en ligne qui, arrimées à la surface des choses, n'ont pas d'épaisseur existentielle. Les réseaux socio-numériques et Internet ont ainsi reconfiguré la notion de présence sociale qui, par définition, supposait un « être là parmi d'autres ».
Pour la sémiotique, le régime de présence, dont l’aboutissant est le face-à-face, engage presque exclusivement une négociation des signes de la contiguïté (la trace) et non ceux de la ressemblance (les images) ou des symboles. Ces signes de la mise en contact avec le référent, le sémioticien Peirce les appelait les « indices ». Ceux-ci favorisent un acte de foi : faire confiance. Confiance envers ce ou celui qu’on peut voir, toucher, ou dont on peut entendre la voix. Arrachés à la chose (l'émotion ou l'idée qui, elle aussi, s'incarne), les indices portent les traces d’un réel auquel on est prêt à accorder du crédit.
Or, à l'heure du tout numérique, ce mode d'appréhension du monde par les indices est bousculé. Deux filtres se mettent en travers du chemin de nos perceptions : les écrans et les images.
Les écrans d'abord. Ils sont partout : des tablettes aux PC, des smartphones aux sièges des passagers d'avion. Ces dispositifs d’interface mettent une distance irréductible entre nous et la réalité. Ils nous coupent de la « chair du monde », pour reprendre le mot de Maurice Merleau-Ponty. Objets fascinatoires, ces écrans exaltent ce sentiment démiurgique de « vouloir tout voir, tout de suite ».
Marshall McLuhan avait raison: « le médium est le message ». Un exemple ? Filmer par smartphone une expérience de vie, c’est interposer un regard anticipé entre le réel et l’expérience vécue : bref, capturer le réel à travers un écran équivaut à transformer son rapport à celui-ci. C’est alors modifier à la fois le regard posé sur ce réel, la perspective et le cadrage et ledit réel (« souris, tu es filmé ! »).
Les images ensuite. Elles ont précédé le tout numérique. Leur acte de naissance s'est accompagné de leur potentiel de duplication et de fraudes en tous genres (le faux, l’altération, la copie). Leur profusion a érodé ce que Walter Benjamin appelait l'aura : cette présence unique de l'œuvre, irréductible à ses copies. Rappelons que voir un tableau de Bacon, au prisme d'une expérience muséale, n'a pas la même portée que parcourir ses reprises iconiques sur les réseaux sociaux.
En cela, les images ont bien altéré le lien de confiance envers la chose montrée.
Aujourd'hui, à l'heure des images recomposées (Photoshop, filtres de beauté) et des IA génératrices (Deepfake), toute image pose la question de la vraisemblance de son référent. Voilà l’effet Pygmalion inversé : Homo numericus, épris de son double numérique, sculpte sa chair pour la conformer à son reflet imaginé. Cette quête engendre ses dérives : désirer ressembler « pour de vrai » à ses photographies filtrées, opter pour une chirurgie esthétique rédemptrice, ou subir une dégradation de son estime de soi par comparaison avec la perfection en trompe-l’œil des autres.
Pire encore, toutes les images interrogent désormais l'existence même de leur référent, avec la menace de la substitution du réel par les simulacres très bien décrits par Jean Baudrillard.
« Ce que je vois » a-t-il une existence réelle ou n'est-ce qu'un ersatz numérique ? La question engendre le vertige.
L'idée que je soutiens est simple : le lien social ne se consolide pas dans les images que nous donnons de nous-mêmes. Affermir ce lien, c'est d'abord appréhender l'autre par sa présence, qu'elle soit attirante, dérangeante, évanescente ou inquiétante. Être présent à l'autre n’est pas une sinécure : il faut se résoudre à des « sacrifices » plus coûteux qu’une déconnexion en ligne (négocier un rendez-vous, prendre le temps du déplacement, adopter une posture d’écoute exigeante).
À l’aune des outils du numérique, il se peut que la « fonction (ré)crée l'organe ». D'un côté, le formidable potentiel d'apprentissage de l’IA. De l'autre, les atrophies générées par le médium contemporain : réduction de la mémoire (« Google Effect »), anxiété téléphonique, malaisance à habiter son corps en face-à-face. Et puis, cette inaptitude croissante à se confronter aux opinions contradictoires, prisonniers que nous sommes de nos bulles de filtres algorithmiques.
Avoir chassé le naturel ne le fera pas revenir au galop. Peut-être que les plus-values des formations de demain tiendront à deux enseignements-clés : la maîtrise de la voix (timbre, prosodie, débit) et la régulation du non-verbal (posture, gestuelle).
On aura encore décidément beaucoup à apprendre des gens du spectacle vivant.
Références bibliographiques (Norme APA)
Baudrillard, J. (1981). Simulacres et simulation. Galilée.
Benjamin, W. (2013). L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (traduit de l'édition de 1936). Allia.
McLuhan, M. (1968). Pour comprendre les médias : les prolongements technologiques de l'homme (traduit de l'édition de 1964). Seuil.
Merleau-Ponty, M. (1964). Le visible et l'invisible. Gallimard.
Oldenburg, R. (1989). The Great Good Place. Marlowe & Co.
Peirce, C. S. (1978). Écrits sur le signe (rassemblés et traduits par G. Deledalle). Seuil.
Sparrow, B., Liu, J., & Wegner, D. M. (2011). "Google Effects on Memory: Cognitive Consequences of Having Information at Our Fingertips". Science. (Sur l'effet Google et l'amnésie numérique).




Commentaires