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L’oubli du vertige

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    Rédaction Logos
  • il y a 18 heures
  • 3 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS



Pendant que nos regards se disputent sur l’écume du quotidien, quatre êtres humains traversent le silence.

Ils filent à plus de 29 000 km/h vers la Lune.

Et presque personne ne lève les yeux.



Le lancement d’Artémis II, événement qui, hier encore, aurait suspendu le monde, glisse aujourd’hui dans un murmure médiatique. À peine un frisson dans le flux continu des indignations, des débats, des querelles minuscules qui saturent nos écrans.

Alors une question se pose, presque douloureuse : avons-nous perdu notre capacité d’émerveillement ?

Car ce qui se joue là n’est pas seulement technique. Ce n’est pas une performance d’ingénieurs, ni un simple jalon scientifique. C’est une scène métaphysique.


Quatre exposées à l’infini.consciences humaines, arrachées à la pesanteur, lancées vers l’obscurité, entourées de vide,

Autrefois, un tel geste aurait été reçu comme une élévation. Il aurait réveillé en nous quelque chose de primitif et de sacré : cette intuition que l’homme n’est pas fait seulement pour habiter la Terre, mais pour la dépasser.

En 1969, lorsque les premiers pas ont marqué la poussière lunaire, ce n’est pas seulement un exploit qui fut accompli. C’était une rupture symbolique : l’humanité s’éprouvait capable de franchir ses propres limites.

Aujourd’hui, le geste est là, tout aussi vertigineux, mais notre regard ne suit plus.

Pourquoi ?

Parce que notre époque est saturée.

Saturée d’informations, saturée de réactions, saturée d’urgence.


L’émerveillement exige du silence.

Il suppose une disponibilité intérieure que nous avons progressivement sacrifiée sur l’autel de l’instantanéité. Nous ne regardons plus : nous consommons. Nous ne contemplons plus : nous réagissons.

Or, contempler la trajectoire d’un vaisseau vers la Lune demande un ralentissement. Une suspension. Une capacité à sortir du bruit pour entrer dans le vertige.

Mais le vertige fait peur.

Il nous confronte à notre petitesse. À notre finitude. À cette vérité que Pascal formulait déjà : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. »

Alors nous préférons rester au sol, occupés, distraits, rassurés par des conflits à notre mesure.


Il y a aussi, peut-être, une forme de banalisation du prodige.

La technologie a tellement envahi nos vies que l’extraordinaire lui-même devient ordinaire. Tout est accessible, tout est visible, tout est immédiatement commenté. L’événement ne se déploie plus : il est absorbé.

Ainsi, même la Lune devient un contenu parmi d’autres.

Et pourtant.

Quatre êtres humains sont en train de quitter le monde.

Ils verront la Terre comme une sphère fragile suspendue dans le noir.

Ils feront l’expérience de ce que très peu d’entre nous connaîtront jamais : la distance absolue.

Et cette expérience, si nous acceptions de la regarder vraiment, pourrait encore nous transformer.


Car l’exploration spatiale n’est pas une fuite. Elle est un miroir.

En quittant la Terre, l’homme découvre sa condition.

Il comprend que tout ce qui le divise, frontières, querelles, identités fragmentées, disparaît dès que l’on prend de la hauteur.

Il découvre aussi que ce qu’il croyait infini est en réalité minuscule.

Et que ce minuscule est infiniment précieux.


Peut-être alors que la vraie question n’est pas de savoir si nous avons perdu notre capacité à nous émerveiller.

Mais si nous acceptons encore de nous arrêter.

De lever les yeux.

De consentir au vertige.

Car l’émerveillement n’a pas disparu.

Il attend simplement que nous redevenions disponibles à lui.


Conseil de LOGOS

Lire l’actualité ne suffit pas : encore faut-il apprendre à la penser.

Aujourd’hui, prenez une minute. Une seule. Imaginez ce vaisseau dans le noir absolu. Et demandez-vous : à quel moment avons-nous cessé de regarder l’infini ?


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