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Jean-Luc, Don Camillo et Peppone : l’élégance perdue du combat politique

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Rédaction Logos
il y a 4 heures
4 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur en chef LOGOS


Il m’a souvent parlé de Don Camillo et de Peppone. Non avec la nostalgie d’un vieux cinéma italien, mais comme on évoque une certaine idée de la politique : se battre avec passion, respecter profondément l’adversaire et ne jamais oublier que, derrière les idées, il y a un homme.





Jean-Luc m’en a parlé plusieurs fois. Et chaque fois, j’ai compris qu’il ne me parlait pas vraiment d’un film. Il me parlait de politique. De celle qu’il aime, de celle qu’il a connue et peut-être surtout de celle qu’il regrette. Don Camillo et Peppone. Fernandel dans sa soutane noire, face à Gino Cervi, maire communiste, massif, fier, convaincu.


Deux hommes que tout devrait séparer. La foi contre le matérialisme, l’Église contre le Parti, la croix contre le drapeau rouge. Et pourtant, lorsque Jean-Luc en parle, il n’éprouve aucun besoin de choisir l’un contre l’autre. C’est précisément cela qui m’a frappé.

Son respect pour les deux est total.

Il admire Don Camillo parce qu’il croit profondément à ce qu’il défend. Il respecte Peppone pour exactement la même raison. Deux convictions opposées, mais deux hommes debout. Deux engagements entiers. Deux façons de regarder le monde qui ne cherchent pas à s’excuser d’exister. Jean-Luc est lui-même un homme de conviction. Il connaît la politique de l’intérieur, ses combats, ses fidélités, ses victoires, ses blessures et parfois ses désillusions.


Mais lorsqu’il évoque Don Camillo et Peppone, son regard dépasse largement les partis. Ce qu’il admire, c’est la confrontation. La vraie. Celle où l’on veut gagner, où l’on défend ses idées jusqu’au bout, mais où l’on continue malgré tout à reconnaître la valeur de celui qui se trouve en face.


Il m’a parlé de cela comme d’un esprit sportif de la politique.

Et l’expression est magnifique. Dans le sport, l’adversaire n’est pas un ennemi. On veut le battre, on s’entraîne pour cela, on cherche ses faiblesses, on lui oppose tout ce que l’on possède de force, d’intelligence et de volonté. Mais au terme du match, on lui serre la main. Parce que sans lui, il n’y aurait pas eu de match.

Jean-Luc regrette que cet esprit se soit affaibli.

Non pas que les conflits politiques aient disparu. Ils sont peut-être même devenus plus durs. Mais quelque chose a changé dans leur nature. Nous ne cherchons plus toujours à battre l’adversaire. Nous cherchons parfois à le disqualifier, à le réduire à une étiquette, à le suspecter moralement, à faire comme si le fait qu’il pense autrement révélait quelque chose de mauvais dans sa personne.


C’est précisément ce que Don Camillo et Peppone nous invitent à dépasser, même lorsqu’ils passent leur temps à prétendre le contraire. Ils se crient dessus, se provoquent, manœuvrent, se jouent des tours. Ils s'enverraient volontiers au diable. Mais lorsqu’un enfant souffre, lorsqu’une famille a besoin d’aide, lorsque le village est frappé par le malheur, les drapeaux redescendent.


L’homme revient avant l’idéologie. Et c’est peut-être cela, au fond, que Jean-Luc aime tant dans cette histoire : cette capacité à dire « Je combats tout ce que tu défends, mais je sais encore qui tu es. »


Voilà une phrase devenue rare. Et pourtant, elle contient presque toute la démocratie. Car respecter son adversaire ne signifie pas penser qu’il a raison. Cela signifie reconnaître qu’il peut avoir tort avec sincérité, qu’il peut défendre une idée opposée à la nôtre sans être méprisable, qu’il peut même, parfois, nous obliger à devenir meilleurs.


Jean-Luc connaît cette vérité-là. Il sait que l’adversaire politique peut être agaçant, dur, parfois injuste. Mais il sait aussi qu’une démocratie sans confrontation réelle finit par s’appauvrir. Car l’adversaire vous oblige à argumenter, à sortir de vos certitudes, à vous expliquer, à parfois reconnaître que vous n’aviez pas tout à fait raison.


Don Camillo avait besoin de Peppone. Et Peppone avait besoin de Don Camillo. Le curé aurait été moins curé sans le maire communiste. Le maire aurait été moins maire sans le curé. Ils se construisaient aussi dans leur affrontement. Et peut-être est-ce précisément ce que Jean-Luc regrette aujourd’hui :

nous avons encore des adversaires, mais nous avons de moins en moins envie de les rencontrer. 

Nous préférons parfois parler d’eux plutôt qu’avec eux. Nous fréquentons ceux qui pensent comme nous, nous lisons ceux qui nous rassurent, et les réseaux sociaux nous proposent chaque jour davantage de nous enfermer dans des univers idéologiques parfaitement adaptés à nos convictions.


Don Camillo et Peppone, eux, étaient condamnés à se rencontrer. Ils habitaient le même village. La mairie faisait face à l’église. Ils se croisaient sur la place, connaissaient leurs familles, savaient où l’autre habitait. Ils partageaient la même poussière, les mêmes cloches, la même chaleur de la plaine du Pô. Ils ne pouvaient pas transformer l’autre en abstraction. Et c’est peut-être cela que nous avons perdu.


Jean-Luc ne regrette pas une politique molle. Je crois même qu’il regrette exactement l’inverse : une politique suffisamment forte pour supporter l’adversaire. Une conviction suffisamment solide pour admirer parfois celui qui la combat. Une certaine élégance du désaccord. Une époque où l’on pouvait sortir d’une séance politique furieux contre quelqu’un et néanmoins partager un verre avec lui quelques heures plus tard.


Parce qu’il existait une frontière entre le combat et la personne. Cette frontière s’est parfois effacée. Et lorsque la politique perd cette distinction, elle devient dangereusement pauvre. Elle ne cherche plus à convaincre. Elle cherche à appartenir à un camp.


Alors je comprends mieux pourquoi Jean-Luc revient si souvent à Don Camillo et Peppone. Il ne regarde pas simplement Fernandel et Gino Cervi. Il regarde peut-être une certaine idée de la démocratie. Italienne dans son théâtre, méditerranéenne dans ses colères, presque enfantine parfois dans ses affrontements, mais profondément adulte dans une chose essentielle :


l’autre reste l’autre, mais il reste des nôtres.

Quelque part dans la plaine du Pô, on imagine encore Don Camillo sortir de son église tandis que Peppone quitte la mairie. Ils vont se disputer, évidemment. Ils vont probablement hausser la voix. Chacun sera convaincu d’avoir raison. Mais aucun ne souhaite réellement que l’autre disparaisse. Parce que le clocher appartient à Don Camillo, la mairie à Peppone, et le village aux deux.


C’est peut-être cette image que Jean-Luc voudrait encore retrouver dans la politique d’aujourd’hui. Se battre, croire, résister, vouloir gagner. Mais savoir, lorsque le soir tombe, que celui qui vous faisait face le matin n’est pas votre ennemi. Seulement votre adversaire. Et que sans adversaire digne de ce nom, il ne reste bientôt plus de véritable victoire.

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