Jules Verne avait imaginé notre monde. Il avait surtout pressenti la disparition de notre culture

Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS

La prophétie oubliée
Il existe des écrivains qui imaginent l'avenir et d'autres qui, sans le savoir, dévoilent les faiblesses de leur propre civilisation. Jules Verne appartenait aux deux catégories. Mais dans un roman longtemps oublié, Paris au XXe siècle, il nous offre une vision singulièrement inquiétante : celle d'une humanité qui aurait presque tout inventé, sauf les moyens de préserver ce qui fait sa grandeur.
Rédigé au début des années 1860, présenté à son éditeur Pierre-Jules Hetzel en 1863 et publié seulement en 1994, ce récit nous transporte dans le Paris de 1960. Les machines y sont partout. Les transports se sont perfectionnés, les calculs sont automatisés, les affaires prospèrent. La société est devenue une formidable organisation économique et technique. Pourtant, sous cette apparente réussite, quelque chose s'est effondré :
la culture.
Et c'est peut-être là que Jules Verne se révèle le plus visionnaire. Non lorsqu'il imagine les machines du futur, mais lorsqu'il pressent le risque de voir l'homme devenir étranger à sa propre civilisation.
Quand la technique devient une civilisation
Nous avons pris l'habitude de confondre progrès et perfectionnement technique. Une machine plus rapide, un ordinateur plus puissant, un système plus performant seraient autant de preuves que notre humanité avance.
Mais avance vers quoi ?
Dans le Paris imaginé par Jules Verne, la finance et les sciences appliquées dominent l'organisation sociale. Le succès se mesure à la rentabilité. La connaissance n'est reconnue que lorsqu'elle produit un résultat immédiatement exploitable. La littérature et les arts apparaissent comme les vestiges encombrants d'un monde disparu.
Le personnage central, Michel Dufrénoy, jeune homme épris de poésie et de littérature, découvre qu'il n'existe pratiquement plus de place pour ceux qui refusent de réduire leur existence à l'utilité économique.
Sa sensibilité devient une faiblesse. Son amour des lettres, une anomalie.
Nous pourrions sourire de cette caricature si elle ne ressemblait pas, par certains aspects, à notre époque.
Car nous aussi, nous avons progressivement transformé la question de l'éducation. Nous demandons moins souvent ce qu'un enseignement apporte à l'intelligence ou à la formation de l'esprit que ce qu'il rapportera sur le marché du travail.
La connaissance doit être rentable. La formation doit être opérationnelle. L'individu doit être adaptable. Et dans cette mécanique parfaitement huilée, la culture risque de devenir un luxe réservé à ceux qui disposent encore du temps de la cultiver.
L'école : former des esprits ou produire des compétences ?
C'est peut-être dans l'enseignement que cette intuition de Jules Verne trouve aujourd'hui sa résonance la plus troublante.
Depuis plusieurs décennies, les politiques éducatives accordent une importance croissante aux compétences mesurables, à l'employabilité et à l'adaptation aux exigences économiques. Ces objectifs ne sont pas illégitimes. Une société a besoin d'ingénieurs, de techniciens, de médecins et d'artisans compétents.
Mais peut-elle durablement se passer d'humanistes ?
Apprendre une langue ancienne, découvrir la philosophie grecque, lire les grands romanciers ou comprendre les fondements historiques de notre démocratie ne produit pas toujours un bénéfice immédiatement quantifiable. Pourtant, ces apprentissages façonnent notre faculté de jugement.
Ils permettent de distinguer l'argument de la manipulation, la conviction du préjugé, la vérité de l'apparence.
Une école qui ne transmettrait plus que des compétences utiles formerait peut-être d'excellents exécutants.
Mais formerait-elle encore des citoyens libres ?
Jules Verne avait pressenti le danger d'une société où l'instruction deviendrait une simple annexe de l'économie.
L'intelligence artificielle et le paradoxe du savoir
L'apparition de l'intelligence artificielle donne aujourd'hui à cette réflexion une dimension presque vertigineuse.
Jamais l'humanité n'a disposé d'une telle puissance pour accéder à l'information, traduire des textes, produire des images, composer des raisonnements ou automatiser des tâches intellectuelles.
Et pourtant, jamais la question de notre rapport personnel au savoir n'a été aussi pressante.
Nous pouvons obtenir une réponse sans avoir appris à formuler correctement une question. Produire un texte sans avoir longuement cherché les mots. Résumer un ouvrage sans l'avoir lu. Multiplier les connaissances disponibles sans nécessairement approfondir notre compréhension.
Bien entendu, ces technologies ne condamnent pas l'intelligence humaine. Elles peuvent, au contraire, lui ouvrir des perspectives extraordinaires.
Mais à une condition essentielle : que nous demeurions capables de penser indépendamment des outils que nous utilisons.
Le véritable danger ne serait pas que les machines deviennent intelligentes. Il serait que les hommes renoncent progressivement à exercer leur propre intelligence.
La prophétie de Jules Verne prend ici une dimension nouvelle. Il avait imaginé une civilisation fascinée par ses inventions, incapable de reconnaître la valeur de ceux qui continuaient à penser autrement.
Notre époque ne nous impose pas cette destinée. Mais elle nous oblige à nous demander si nous voulons rester les auteurs de notre avenir ou simplement les utilisateurs de technologies conçues par d'autres.
Le prix de ce qui ne rapporte rien
Il est une question que notre société semble avoir de plus en plus de difficulté à poser : quelle valeur accorder à ce qui ne rapporte rien ?
Un poème ne construit pas un pont. Une symphonie ne fait pas fonctionner une entreprise. Une réflexion philosophique n'augmente pas nécessairement le produit intérieur brut.
Et pourtant, que resterait-il d'une civilisation qui aurait conservé ses infrastructures, ses marchés financiers, ses réseaux numériques, mais perdu ses poètes, ses philosophes et sa mémoire ?
La richesse d'une société ne peut se limiter à l'accumulation de ses moyens matériels. Elle se mesure aussi à ce qu'elle juge digne d'être transmis.
Les civilisations anciennes nous ont laissé des routes, des aqueducs et des monuments. Mais ce qui continue de nous parler, deux mille ans plus tard, ce sont également leurs interrogations sur la justice, la liberté, le bonheur, la mort et la condition humaine.
Nous lisons encore Marc Aurèle parce que les inquiétudes d'un empereur romain ressemblent étrangement aux nôtres. Nous retournons vers Platon, non pour y trouver une solution informatique, mais parce que ses questions nous accompagnent toujours.
La culture possède cette étrange propriété : elle ne nous rend pas nécessairement plus puissants, mais elle nous rend davantage conscients de ce que nous faisons de notre puissance.
La solitude de Michel Dufrénoy
Le héros de Jules Verne n'est pas seulement un jeune homme inadapté à son époque. Il incarne quelque chose de plus profond : la solitude de celui qui conserve une sensibilité devenue incompréhensible aux yeux de la société.
Michel Dufrénoy ne manque ni d'intelligence ni de talent. Il souffre de vivre dans un monde qui ne sait plus reconnaître leur expression littéraire.
Sa tragédie est celle d'une civilisation qui a perdu la faculté d'accueillir certaines formes de grandeur humaine.
Cette solitude traverse encore notre époque. Elle apparaît chaque fois qu'un individu se voit demander de justifier économiquement ses passions, ses lectures, ses recherches ou sa vocation artistique.
Elle apparaît lorsque la lenteur devient suspecte, lorsque la contemplation est assimilée à l'inaction, lorsque l'efficacité se substitue à la réflexion.
Nous avons construit une société dans laquelle il devient possible de communiquer instantanément avec le monde entier, tout en éprouvant parfois une difficulté croissante à entretenir une conversation profonde avec son voisin.
Nous disposons d'outils extraordinaires pour gagner du temps.
Mais savons-nous encore à quoi consacrer celui que nous avons gagné ?
Une civilisation peut-elle réussir matériellement et échouer humainement ?
C'est la question fondamentale que nous laisse Jules Verne.
La technique n'est pas notre ennemie. Elle a permis d'immenses progrès médicaux, scientifiques et matériels. Elle a contribué à l'amélioration des conditions de vie et à la diffusion des connaissances.
Mais elle ne saurait constituer, à elle seule, un projet de civilisation.
Le progrès scientifique répond à la question du comment. La culture et la philosophie nous aident à interroger le pourquoi.
Or une société qui sait tout faire, mais ne sait plus pourquoi elle le fait, finit par avancer sans véritable direction.
Peut-être est-ce cela que Jules Verne avait aperçu avec une étonnante lucidité : le risque d'une humanité devenue maîtresse de ses moyens, mais progressivement dépossédée de ses finalités.
Et peut-être notre responsabilité consiste-t-elle aujourd'hui à refuser cette fatalité.
Il ne s'agit pas de choisir entre la science et la littérature, entre l'intelligence artificielle et la philosophie, entre l'économie et la culture. Il s'agit de rappeler qu'aucun progrès matériel ne dispense l'homme de cultiver son jugement, sa sensibilité et sa conscience.
Car une société peut posséder les technologies les plus avancées et demeurer profondément pauvre si elle ne sait plus reconnaître la beauté, la pensée et la dignité humaine.
Jules Verne nous avait montré un avenir dans lequel la poésie n'avait plus sa place.
Il nous appartient de faire en sorte que cet avenir ne devienne jamais entièrement le nôtre.
Le Conseil LOGOS
Ne renonçons jamais à la culture sous prétexte qu'elle ne serait pas immédiatement utile. Offrons aux jeunes générations autre chose que des compétences : le goût de lire, l'envie de comprendre, la liberté de questionner et la patience de réfléchir.
Le progrès technique augmente notre puissance ; la culture nous aide à lui donner un sens.
Bibliographie et sources
Jules Verne, Paris au XXe siècle, Hachette / Le Cherche Midi, 1994, texte établi et présenté par Piero Gondolo della Riva.
BnF- Bibliothèque nationale de France
Bibliothèque nationale de France, notice bibliographique de Paris au XXe siècle.
BnF- Bibliothèque nationale de France
Claudia Bouliane, « Je suis ce héros, répondit hardiment Michel », Post-Scriptum, étude du personnage de Michel Dufrénoy et de la modernité urbaine.
Post-Scriptum
Hannah Arendt, La Condition de l'homme moderne, 1958.
Jacques Ellul, Le Système technicien, Calmann-Lévy, 1977.
Neil Postman, Technopoly: The Surrender of Culture to Technology, Alfred A. Knopf, 1992.






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