La grammaire de l’être : ce que Whitehead nous souffle et que nous n’écoutons pas
- Rédaction Logos

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Rédaction LOGOS et Rédaction Substrack

Dans l’histoire de la pensée occidentale, une règle implicite a régné en maître : le monde est fait de choses. Des objets solides, clairement délimités, séparés l’un de l’autre, que la science et le sens commun peuvent observer, classifier, et expliquer. Cette vision a structuré notre manière de penser, de faire de la science, de penser la politique et même de comprendre “nous-mêmes”. Mais si cette règle est simplement un artefact de notre langage, un héritage qui n’a jamais été vraiment questionné, que se passe-t-il lorsque l’on met en cause ce présupposé ?
C’est précisément la tâche à laquelle se consacre la philosophie d’Alfred North Whitehead une tâche que notre culture, paradoxalement, continue trop souvent d’ignorer ou de minimiser. Whitehead ne propose pas seulement une nouvelle métaphysique ; il propose une grammaire de l’être qui reconfigure notre compréhension du réel, de l’expérience et du langage qui nous permet de le penser.
Au-delà de l’objet : penser le réel comme processus
La métaphysique dominante du XXᵉ siècle, celle héritée de Descartes, Newton et une longue lignée de modernistes, voit la réalité comme un empilement d’objets atomiques : des unités stables, indépendantes, solides. La philosophie dite analytique a renforcé cette vision en la couchant dans un langage presque mathématique.
Pourtant, pour Whitehead, le monde n’est pas composé d’objets statiques, mais de processus : des événements, des “occasions de devenir” qui n’ont de sens que dans leurs relations les uns aux autres. La réalité est création en acte, et ce qui est réel, ce ne sont pas des substances figées, mais des occurrences temporelles de devenir.
Dans cette vision, une pierre, un arbre ou un être humain ne sont plus des choses, mais des processus composites, des réseaux relationnels de moments vécus. Tout ce qui existe est une forme d’expérience, non pas consciemment, mais en ce que chaque entité participe à un flux d’interactions qui la constitue et la transforme. Ce n’est pas la réalité qui est figée, mais notre langage, qui reste accroché à une grammaire de l’immobilité.
Le monde comme communion de sujets
Une des idées les plus radicales de Whitehead et la plus mal reçue est que la subjectivité n’est pas l’apanage des êtres humains. Pour lui, toute réalité est subjective dans une certaine mesure : chaque “occasion d’expérience” participe à une forme de perception, d’interaction, de préhension (le terme technique whiteheadien pour ce que c’est que “sentir” ou “prendre en compte” d’autres entités). Ce n’est pas une subjectivité identique à la conscience humaine ; mais c’est une forme d’être-au-monde qui est partout présente, à des degrés variables.
Cette idée bouscule la frontière traditionnelle entre sujet et objet, elle dissout la vision selon laquelle il y aurait une nature dite objective d’un côté, et une expérience intérieure subjective de l’autre. Whitehead remet en question ce dualisme et propose une “nature unifiée” où l’expérience, même minimale, n’est jamais exclue de la réalité.
L’univers ne serait pas une machine silencieuse de particules, mais une communauté dynamique de processus sensibles.
Pourquoi notre culture n’entend pas cette grammaire
La rareté de la réception de Whitehead tient en partie à l’hégémonie d’un langage philosophique et scientifique qui continue de privilégier les entités discrètes, les “faits” mesurables et les phénomènes isolables. Notre vocabulaire, notre manière de poser des questions, notre manière d’enseigner la réalité ont été forgés dans l’ombre d’une métaphysique qui sépare l’esprit et le monde, la pensée et la matière, l’être et l’événement.
Mais Whitehead n’appelle pas seulement à une révision conceptuelle ; il propose une transformation du mode d’écoute du réel. Il ne s’agit pas de substituer des catégories nouvelles à des catégories anciennes, mais de réapprendre à percevoir la réalité comme un flux relationnel. Cela exige un changement profond de la grammaire avec laquelle nous pensons, un nouveau contrat entre nos mots et notre expérience.
Au-delà de la philosophie : un engagement éthique et politique
Ce renversement n’est pas seulement abstrait : il a des implications concrètes pour notre culture politique et éthique. Une vision du monde comme champs relationnels plutôt que comme collection d’objets isolés invite à repenser nos rapports à la nature, à autrui et à nous-mêmes.
Elle demande une responsabilité accrue, car si nous sommes des noeuds d’un réseau vivant, nos choix résonnent à travers des mondes d’interactions invisibles à nos catégories usuelles.
Dans une époque marquée par des crises environnementales, sociales et politiques, revenir à ce que Whitehead nommerait une “philosophie de l’organisme”, où le monde est vu comme une multiplicité unifiée de processus en interaction, pourrait être plus qu’un exercice intellectuel : ce serait une orientation nouvelle pour une pratique du vivre ensemble.
🗝️ Penser l’être comme grammaire vivante plutôt que comme invention figée ouvre un horizon nouveau : celui d’un monde où les frontières se dissolvent, où les relations priment, et où la pensée se met au service non de la possession, mais de la communion.




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