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La Suisse s’est-elle trompée ?

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    Rédaction Logos
  • il y a 5 heures
  • 3 min de lecture

Par Gilles Brand - Réacteur LOGOS




La Suisse s’est-elle trompée en transférant la route au rail ?


Il est des choix politiques qui relèvent moins d’une décision technique que d’une vision du monde. Le transfert du trafic de marchandises de la route vers le rail en Suisse appartient à cette catégorie. Validé par le peuple, inscrit dans la durée, porté par des investissements considérables, il incarne une certaine idée du pays : prévoyant, ordonné, soucieux de préserver ce qui le dépasse.

Mais une politique aussi emblématique mérite d’être interrogée, non pour être affaiblie, mais pour être comprise dans toute sa complexité.


Une réussite suisse… incontestable mais relative

Il faut d’abord rétablir un fait trop souvent oublié : la Suisse n’a pas échoué.

Elle est même, à bien des égards, une exception en Europe. Là où le trafic routier de marchandises a explosé dans la plupart des corridors alpins, elle a réussi à en contenir la progression et à maintenir une part significative du rail.

Des infrastructures comme le Tunnel de base du Gothard ne sont pas de simples symboles : elles absorbent des volumes considérables et témoignent d’une cohérence rare entre volonté politique et réalisation technique.

À cela s’ajoute un élément souvent négligé : la Suisse a cherché à corriger les déséquilibres du marché, notamment par une taxation du trafic lourd qui internalise en partie ses coûts réels.

Parler d’erreur serait donc excessif.


Le rail face à un monde qui a changé

Et pourtant, une tension persiste.

Le transport routier conserve des avantages décisifs : souplesse, adaptabilité, capacité à répondre à des flux fragmentés. Le rail, lui, reste performant sur les volumes massifiés et planifiables, mais peine à s’imposer au-delà.

Ce décalage ne tient pas seulement aux infrastructures. Il tient à l’évolution même de l’économie : accélération des échanges, fragmentation des flux, exigence de rapidité. Le système logistique contemporain valorise ce que le rail structure difficilement.

Mais il serait trop simple d’en conclure à une supériorité naturelle de la route. Celle-ci demeure aussi compétitive parce que ses coûts réels — environnementaux, territoriaux, sociaux — ne sont que partiellement assumés.

Le marché du transport reste, en partie, un marché biaisé.


Une politique nationale face à un système européen

La limite principale du modèle suisse se situe peut-être ailleurs : dans son environnement.

Car le rail ne s’arrête pas aux frontières. Or, hors de Suisse, les réseaux ferroviaires restent inégaux, saturés, parfois désorganisés. Les priorités nationales divergent, les investissements ne sont pas coordonnés, les goulets d’étranglement persistent.

Ainsi, un train performant en Suisse peut perdre une grande partie de son efficacité en traversant ses voisins.

La Suisse a construit un système cohérent — mais dans un ensemble qui ne l’est pas.


Une avance… trop précoce ?

Dès lors, une hypothèse se dessine.

La Suisse ne s’est pas trompée. Elle a peut-être eu raison… trop tôt.

Elle a anticipé une évolution nécessaire — celle d’un transport plus durable, plus structuré, plus responsable — sans que le reste du système économique et politique européen ne soit prêt à l’accompagner.

Ce décalage produit aujourd’hui une impression paradoxale : celle d’un modèle juste, mais partiellement entravé.


Reposer la question au bon niveau

La tentation serait de conclure à une limite du rail. Ce serait une erreur.

Car la question n’est pas seulement celle du mode de transport. Elle est celle de l’organisation globale des flux : pourquoi transporte-t-on autant, sur de telles distances, avec une telle exigence d’immédiateté ?

Tant que ces paramètres resteront inchangés, aucun système — routier ou ferroviaire — ne pourra pleinement répondre aux objectifs fixés.


Vers une seconde étape

Le véritable enjeu n’est peut-être plus de choisir entre route et rail, mais de franchir une seconde étape :

  • mieux coordonner les politiques européennes de transport

  • harmoniser les règles économiques entre modes

  • investir dans l’intermodalité et la fluidité des chaînes logistiques

Autrement dit : prolonger la vision suisse à une échelle qui la dépasse.


Conseil de LOGOS

Une politique publique peut être juste dans son principe, et pourtant incomplète dans ses effets. La Suisse n’a pas commis l’erreur de croire au rail. Elle a pris de l’avance sur une nécessité que d’autres tardent encore à reconnaître. Reste à savoir si cette avance deviendra un modèle… ou une exception.


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