Le monde devient multipolaire. La Suisse peut-elle encore rester maƮtresse de son destin ?
- RƩdaction Logos
- il y a 3 heures
- 9 min de lecture
Par Gilles Brand - rƩdacteur en chef LOGOS
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Les mots peuvent Ʃveiller la rƩflexion. La musique, elle, touche parfois ce que les mots ne savent pas dire.
l existe des silences qui traversent les annƩes sans jamais disparaƮtre.
Le monde change de rythme. Les certitudes d'hier s'effacent, les équilibres se déplacent et les nations sont appelées à redéfinir leur place dans un ordre international devenu plus incertain.
Cette composition originale de LOGOS Média n'accompagne pas une actualité, mais une réflexion. Elle invite à prendre de la hauteur, à retrouver le temps de la pensée et à s'interroger sur une question essentielle : dans un monde qui se fragmente en blocs de puissance, quelle voie la Suisse peut-elle encore tracer pour demeurer libre, indépendante et fidèle à sa vocation de dialogue ?
Fermez un instant les yeux. Laissez la musique ouvrir l'espace de la rƩflexion.
Puis entrez dans la lecture.

Entre neutralité contestée, dépendance européenne, pressions américaines et rivalité sino-occidentale, la Suisse ne peut plus se contenter de réciter les principes qui ont assuré sa prospérité. Elle doit redéfinir ce que signifie être indépendante dans un monde de blocs.
Nous assistons sans doute au bouleversement gĆ©opolitique le plus profond depuis la chute de lāUnion soviĆ©tique.
Pendant plus de trente ans, lāordre international a Ć©tĆ© structurĆ© autour dāune puissance dominante, les Ćtats-Unis, dāune mondialisation Ć©conomique largement occidentale et de la conviction que les interdĆ©pendances commerciales finiraient par rĆ©duire les conflits.
Cette Ć©poque sāachĆØve.
La Chine affirme sa puissance Ć©conomique, industrielle, technologique et militaire. La Russie impose Ć nouveau la guerre comme instrument politique. LāInde refuse de se laisser enfermer dans un camp. Les Ćtats du Golfe diversifient leurs alliances. Les BRICS attirent des pays dĆ©sireux dāĆ©chapper Ć la domination occidentale. LāEurope, elle, dĆ©couvre brutalement les consĆ©quences de ses dĆ©pendances Ć©nergĆ©tiques, industrielles, militaires et numĆ©riques.
Le monde ne devient pas simplement plus instable. Il devient multipolaire.
Or, dans un tel monde, les petits Ćtats ne sont pas nĆ©cessairement condamnĆ©s. Mais ils ne peuvent survivre politiquement quāĆ une condition : savoir exactement ce quāils veulent dĆ©fendre.
Pour la Suisse, cette question est devenue urgente.
La neutralité ne suffit plus à définir une politique
Pendant longtemps, la neutralité suisse a semblé constituer à elle seule une doctrine de politique étrangère.
Elle permettait Ć la ConfĆ©dĆ©ration de ne pas participer aux guerres, dāoffrir ses bons offices, dāaccueillir des nĆ©gociations internationales et de maintenir des relations avec des Ćtats appartenant Ć des camps opposĆ©s.
Cette neutralitĆ© ne signifiait pas lāindiffĆ©rence morale. Elle constituait avant tout un instrument destinĆ© Ć prĆ©server lāindĆ©pendance, la sĆ©curitĆ© et la capacitĆ© de mĆ©diation du pays.
Mais un instrument nāest jamais une politique complĆØte.
Depuis lāinvasion de lāUkraine par la Russie, la Suisse sāest retrouvĆ©e confrontĆ©e Ć ses propres contradictions. En reprenant les sanctions de lāUnion europĆ©enne, elle a voulu marquer son attachement au droit international et condamner une agression militaire. Dans le mĆŖme temps, cette dĆ©cision a fragilisĆ© la perception traditionnelle dāune Suisse placĆ©e Ć Ć©gale distance des blocs.
La question nāest pas de savoir si la Suisse devait rester silencieuse face Ć la guerre. Elle est de dĆ©terminer si elle dispose encore dāune doctrine suffisamment claire pour expliquer ce quāelle fait, pourquoi elle le fait et jusquāoù elle entend aller.
Car la neutralitƩ qui se contente de suivre les dƩcisions prises ailleurs risque de devenir une neutralitƩ nominale.
Elle conserve son nom, mais perd progressivement sa substance.
Ni isolement, ni alignement
Deux rƩponses simplistes dominent souvent le dƩbat suisse.
La première consiste à croire que la neutralité imposerait de se retirer du monde, de limiter les coopérations internationales et de maintenir une distance absolue avec toute alliance occidentale.
Cette vision oublie que la Suisse dépend profondément de son environnement européen. Sa sécurité, son économie, ses approvisionnements, ses communications et ses infrastructures ne peuvent être séparés de ceux de ses voisins.
La seconde rĆ©ponse consiste, au contraire, Ć considĆ©rer que la transformation du contexte international rendrait la neutralitĆ© obsolĆØte et que la Suisse devrait se rapprocher toujours davantage de lāUnion europĆ©enne et de lāOTAN.
Là encore, la facilité menace de remplacer la réflexion.
CoopĆ©rer nāest pas nĆ©cessairement sāaligner. Mais une coopĆ©ration dont les limites ne sont jamais dĆ©finies peut progressivement devenir une intĆ©gration sans dĆ©bat dĆ©mocratique.
La Suisse collabore avec lāOTAN dans le cadre du Partenariat pour la paix depuis 1996. Pour la pĆ©riode 2025ā2028, cette coopĆ©ration doit notamment renforcer lāinteropĆ©rabilitĆ©, la formation et les Ć©changes en matiĆØre de politique de sĆ©curitĆ©. Le Conseil fĆ©dĆ©ral affirme que cette Ć©volution demeure compatible avec la neutralitĆ©.
Cette coopération peut être rationnelle. La Suisse ne peut pas prétendre assurer seule sa sécurité aérienne, sa cybersécurité ou la protection de ses infrastructures face à des menaces transnationales.
Mais elle doit pouvoir rĆ©pondre clairement Ć une question : où sāarrĆŖte la coopĆ©ration et où commence lāalignement ?
LāindĆ©pendance suisse est devenue matĆ©rielle
La souverainetĆ© ne se mesure plus seulement Ć la prĆ©sence dāun drapeau, dāune monnaie ou dāune armĆ©e.
Elle dépend de réalités beaucoup plus concrètes.
Un pays demeure-t-il souverain lorsquāil dĆ©pend de lāĆ©tranger pour son Ć©nergie, ses mĆ©dicaments, ses composants Ć©lectroniques, ses systĆØmes informatiques, ses moyens de communication ou une partie essentielle de son armement ?
La crise sanitaire avait dĆ©jĆ rĆ©vĆ©lĆ© la fragilitĆ© des chaĆ®nes dāapprovisionnement. La guerre en Ukraine a montrĆ© Ć quel point lāĆ©nergie pouvait redevenir une arme politique. Les tensions entre Washington et PĆ©kin dĆ©montrent dĆ©sormais que les technologies, les semi-conducteurs, les donnĆ©es et les infrastructures numĆ©riques constituent des instruments de puissance.
La Suisse est riche, innovante et diplomatiquement respectée. Mais sa prospérité ne la protège pas automatiquement de ces dépendances.
Le Conseil fĆ©dĆ©ral reconnaĆ®t lui-mĆŖme que la dĆ©tĆ©rioration du contexte international impose de renforcer la capacitĆ© de dĆ©fense, de rĆ©duire les vulnĆ©rabilitĆ©s et dāaugmenter la marge de manÅuvre du pays. Sa stratĆ©gie de politique extĆ©rieure 2024ā2027 place la sĆ©curitĆ©, la prospĆ©ritĆ© et la dĆ©fense des intĆ©rĆŖts suisses dans le cadre dāun ordre international de plus en plus fragmentĆ©.
LāindĆ©pendance helvĆ©tique ne pourra donc plus ĆŖtre seulement juridique ou diplomatique.
Elle devra être industrielle, énergétique, technologique, alimentaire et militaire.
Le confort de la protection indirecte
La Suisse nāest pas membre de lāOTAN. Elle bĆ©nĆ©ficie pourtant indirectement de lāenvironnement stratĆ©gique crƩƩ par cette alliance.
Elle se trouve au cÅur dāun continent dont la dĆ©fense repose largement sur les Ćtats-Unis. Ses voisins assurent une partie de la profondeur stratĆ©gique dont elle profite. En cas de crise majeure, il serait illusoire dāimaginer que la ConfĆ©dĆ©ration pourrait rester totalement Ć©trangĆØre au destin militaire du continent.
Cette réalité dérange, car elle met en lumière une ambiguïté ancienne.
La Suisse veut demeurer extĆ©rieure aux alliances militaires, mais elle bĆ©nĆ©ficie de lāordre de sĆ©curitĆ© quāelles garantissent.
Cette situation nāest pas forcĆ©ment illĆ©gitime. Un petit Ćtat a le droit de chercher la meilleure maniĆØre de prĆ©server sa population et ses institutions.
Mais la neutralitĆ© ne peut pas devenir le paravent dāun dĆ©sarmement intĆ©rieur compensĆ© silencieusement par la puissance des autres.
Le Service de renseignement de la ConfĆ©dĆ©ration estime que la situation sĆ©curitaire entourant la Suisse se dĆ©tĆ©riore et que la confrontation entre les Ćtats-Unis, la Chine et la Russie a dĆ©jĆ des consĆ©quences directes en matiĆØre dāespionnage, de prolifĆ©ration et de menaces hybrides.
La question nāest donc plus de savoir si la Suisse sera touchĆ©e par les nouvelles rivalitĆ©s.
Elle lāest dĆ©jĆ .
Retrouver la vocation diplomatique suisse
La tentation pourrait être de répondre à ce monde dangereux uniquement par le réarmement.
Ce serait insuffisant.
La force militaire demeure indispensable à la souveraineté, mais la Suisse ne rivalisera jamais avec les grandes puissances par le volume de ses forces armées. Sa véritable valeur stratégique se situe ailleurs : dans sa stabilité institutionnelle, son droit, sa capacité de dialogue, son expertise humanitaire et sa tradition de médiation.
Encore faut-il que cette fonction soit reconnue.
La Suisse ne peut offrir ses bons offices que si les adversaires la considĆØrent comme un interlocuteur indĆ©pendant. Elle ne peut prĆ©tendre construire des ponts si elle apparaĆ®t comme la simple extension diplomatique dāun camp.
Cela ne signifie pas quāelle doive placer sur le mĆŖme plan lāagresseur et lāagressĆ©, la dĆ©mocratie et la dictature ou le droit et la force.
La neutralitĆ© nāinterdit pas le jugement.
Elle exige toutefois que la Suisse conserve une capacitĆ© de parole distincte, quāelle entretienne des canaux avec les acteurs que dāautres ne veulent plus rencontrer et quāelle refuse de transformer toute divergence diplomatique en rupture dĆ©finitive.
Dans un monde où chacun somme les nations de choisir leur camp, maintenir des espaces de dialogue peut devenir une forme de courage politique.
Une Suisse ouverte, mais non dissoute
La ConfĆ©dĆ©ration devra simultanĆ©ment clarifier sa relation avec lāUnion europĆ©enne.
LāEurope demeure son espace Ć©conomique, culturel et gĆ©ographique naturel. La prioritĆ© accordĆ©e au continent europĆ©en figure explicitement dans la stratĆ©gie extĆ©rieure de la ConfĆ©dĆ©ration.
Il serait donc absurde de rĆŖver une Suisse dĆ©tachĆ©e de lāEurope.
Mais être européen ne signifie pas renoncer à toute autonomie de décision.
La Suisse doit construire avec lāUnion europĆ©enne une relation stable, Ć©quilibrĆ©e et prĆ©visible, sans laisser croire que sa seule alternative serait lāisolement ou lāintĆ©gration progressive.
Elle doit coopĆ©rer Ć©troitement avec ses voisins, contribuer Ć la sĆ©curitĆ© du continent et dĆ©fendre les valeurs dĆ©mocratiques auxquelles elle appartient. Mais elle doit aussi conserver les instruments qui lui permettent de dĆ©cider librement lorsque ses intĆ©rĆŖts ne coĆÆncident pas exactement avec ceux de Bruxelles, de Washington ou dāune autre capitale.
LāindĆ©pendance nāest pas le refus des alliances.
Elle est la possibilitƩ de les choisir.
La multipolaritĆ© nāest pas une libĆ©ration
Certains voient dans le recul relatif de lāhĆ©gĆ©monie occidentale une bonne nouvelle. Ils imaginent quāun monde multipolaire serait naturellement plus Ć©quilibrĆ© et plus respectueux de la souverainetĆ© des nations.
Rien ne permet de lāaffirmer.
La multipolaritƩ peut ouvrir de nouveaux espaces diplomatiques. Elle peut aussi multiplier les conflits rƩgionaux, les rapports de force, les chantages Ʃconomiques et les guerres par procuration.
Les puissances Ʃmergentes ne sont pas nƩcessairement plus respectueuses du droit que les anciennes puissances dominantes.
Pour la Suisse, il ne sāagit donc pas de se dĆ©tourner de lāOccident pour se rapprocher naĆÆvement de la Chine, de la Russie ou des BRICS.
Changer de dĆ©pendance nāest pas retrouver son indĆ©pendance.
La vĆ©ritable voie suisse consiste Ć maintenir un ancrage clair dans lāespace dĆ©mocratique europĆ©en tout en refusant lāautomatisme de lāalignement.
Cette position sera inconfortable.
Elle sera régulièrement critiquée par ceux qui exigent une fidélité totale à leur camp. Mais une politique étrangère indépendante commence précisément là où cesse le désir de plaire à tout le monde.
Redevenir indispensable
La Suisse ne retrouvera pas son influence en invoquant éternellement les succès diplomatiques du passé.
Genève ne demeurera pas automatiquement une capitale mondiale du dialogue. Les bons offices ne constituent pas un patrimoine garanti. La neutralité elle-même ne conserve sa valeur que si elle est comprise, cohérente et utile aux autres.
La Confédération doit donc investir dans ce qui fait sa singularité : la médiation, le droit humanitaire, la protection des populations civiles, la diplomatie scientifique, la cybersécurité, la gouvernance numérique et la négociation discrète.
Elle doit aussi renforcer ses propres capacitƩs de dƩfense, protƩger ses infrastructures et assurer une plus grande rƩsilience Ʃconomique.
La Suisse nāa pas Ć choisir entre la diplomatie et la force.
Une diplomatie sans capacitƩ de rƩsistance risque de devenir impuissante. Une force sans projet diplomatique ne produit que de la mƩfiance.
Rester suisse dans un monde de blocs
Le monde qui vient sera moins confortable pour la Suisse.
Les grandes puissances toléreront de moins en moins les positions intermédiaires. Elles demanderont des soutiens, des sanctions, des accès, des informations et des choix explicites.
La ConfƩdƩration sera constamment tentƩe soit de se rƩfugier dans une neutralitƩ dƩfensive et nostalgique, soit de se fondre progressivement dans le camp occidental au nom de la sƩcuritƩ.
Elle devra résister à ces deux facilités.
La Suisse ne doit devenir ni une forteresse indiffƩrente, ni un satellite docile.
Elle doit être une nation ouverte, armée, commerçante, démocratique et disponible pour le dialogue. Une nation qui connaît ses appartenances, mais conserve son jugement. Une nation qui coopère avec ses voisins sans leur abandonner sa volonté.
Dans un monde multipolaire, les petits Ćtats ne seront respectĆ©s ni pour leurs proclamations morales ni pour leur richesse passĆ©e.
Ils le seront pour leur cohérence, leur résilience et leur capacité à demeurer utiles.
La neutralitĆ© suisse nāest donc pas morte.
Mais elle ne pourra survivre quāen cessant dāĆŖtre un rĆ©flexe pour redevenir une stratĆ©gie.
Pour aller plus loin
La neutralité suisse est-elle encore adaptée au XXIᵠsiècle, ou doit-elle évoluer pour répondre à un monde où les rapports de force reprennent le dessus ?
L'indĆ©pendance d'un Ćtat se mesure-t-elle encore uniquement Ć ses institutions, ou dĆ©pend-elle dĆ©sormais de sa souverainetĆ© Ć©nergĆ©tique, technologique, industrielle et militaire ?
Enfin, dans un monde de plus en plus polarisƩ, la Suisse peut-elle redevenir un acteur incontournable du dialogue international, non par la puissance de ses armes, mais par la crƩdibilitƩ de sa parole ?
Autant de questions qui dépasseront largement l'actualité du moment et qui façonneront la place de notre pays dans les décennies à venir. Plus que jamais, il appartient aux citoyens de s'en emparer, car les grands choix géopolitiques ne concernent pas seulement les diplomates : ils dessinent aussi l'avenir de notre démocratie, de notre prospérité et de notre liberté.


