Quand la géopolitique déplace aussi le vivant
- Rédaction Logos

- il y a 2 jours
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Par Gilles Brand - Rédacteur en chef LOGOS

La fermeture du détroit d’Ormuz immobilise les navires. Sa réouverture pourrait libérer bien davantage que du pétrole.
Nous pensions que le détroit d’Ormuz transportait du pétrole. Il transporte aussi du vivant.
Lorsque le trafic maritime est ralenti ou interrompu dans une zone aussi stratégique, le premier réflexe consiste à regarder les conséquences économiques et géopolitiques : prix de l’énergie, sécurité des approvisionnements, assurances, tensions entre puissances, dépendance des grandes économies.
Pourtant, sous la ligne de flottaison, une autre histoire se joue, beaucoup plus discrète.
Un navire qui reste longtemps immobile devient progressivement un support de vie. Algues, bactéries, coquillages, mollusques, larves, petits crustacés et autres organismes marins peuvent coloniser sa coque. Ce phénomène, appelé biofouling, est bien connu des biologistes marins et constitue l’une des voies importantes de dispersion des espèces à travers les océans.
Lorsque les navires reprennent leur route, une partie de ce petit monde repart avec eux.
Et c’est là que la situation d’Ormuz devient fascinante.
Une mondialisation biologique
La mondialisation a été pensée comme une accélération des échanges de marchandises, de capitaux, de matières premières et de personnes. Mais elle a aussi créé, presque involontairement, une mondialisation du vivant.
Chaque navire peut devenir un vecteur biologique. Chaque port peut devenir une porte d’entrée. Chaque route commerciale relie désormais non seulement deux économies, mais parfois deux écosystèmes que des milliers de kilomètres séparaient autrefois.
La plupart des organismes transportés ne survivront pas. Certains disparaîtront faute de conditions favorables. D’autres s’installeront discrètement. Et quelques-uns pourront proliférer, parfois au détriment des espèces déjà présentes.
Le précédent le plus connu se trouve justement à proximité : le canal de Suez.
Depuis son ouverture au XIXe siècle, de nombreuses espèces originaires de la mer Rouge ont progressivement gagné la Méditerranée. Le phénomène, appelé migration lessepsienne, a profondément modifié certains écosystèmes méditerranéens. Poissons, méduses, mollusques et autres organismes ont franchi cette frontière artificielle créée par l’homme.
Autrement dit, lorsqu’on ouvre une route commerciale, on ouvre parfois aussi une route biologique.
Le paradoxe de la réouverture
La situation d’Ormuz ajoute une dimension particulière.
L’immobilisation prolongée des navires peut favoriser la colonisation de leurs coques. Lorsque le trafic reprendra pleinement, ces bateaux repartiront vers l’Asie, l’Afrique, l’Europe et la Méditerranée.
La réouverture du détroit, attendue comme une bonne nouvelle économique et géopolitique, pourrait donc produire un paradoxe : remettre en circulation, en même temps que le pétrole et les marchandises, une multitude de passagers clandestins microscopiques.
Il serait évidemment excessif de parler aujourd’hui d’une invasion certaine. Le déplacement d’une espèce ne signifie pas automatiquement son installation. Beaucoup ne survivront pas aux changements de température, de salinité, de nourriture ou de courant.
Mais le risque existe suffisamment pour rappeler combien nos infrastructures commerciales ont modifié les frontières naturelles.
Le climat change aussi les règles
Le réchauffement des océans ajoute encore une dimension supplémentaire.
Pendant longtemps, certaines espèces tropicales transportées vers des mers plus froides rencontraient une barrière naturelle : la température.
Cette barrière s’affaiblit progressivement.
Des eaux plus chaudes peuvent rendre certaines régions plus accueillantes pour des organismes qui n’auraient pas pu s’y maintenir quelques décennies auparavant. Commerce maritime, changement climatique et transformation des écosystèmes peuvent ainsi se renforcer mutuellement.
Nous ne déplaçons donc plus seulement les espèces.
Nous modifions également les conditions qui leur permettent de survivre ailleurs.
L’océan mondial que nous avons créé
Pendant des siècles, les mers étaient reliées géographiquement mais demeuraient largement séparées biologiquement par les distances, les continents, les températures et les courants.
Puis l’homme a creusé Suez et Panama, construit d’immenses ports, multiplié les routes maritimes et mis en circulation des dizaines de milliers de navires.
Nous avons progressivement créé ce que l’on pourrait presque appeler un océan mondial artificiellement connecté.
Un conflit immobilise les navires.
Cette immobilisation permet au vivant de s’y fixer.
La paix, une trêve ou la réouverture d’une route commerciale les remet en mouvement.
Et des organismes qui ignorent totalement nos frontières, nos alliances, nos sanctions et nos guerres commencent à voyager.
C’est peut-être la dimension la plus troublante de cette histoire.
Nous observons Ormuz en pensant au pétrole, aux missiles, aux grandes puissances et au commerce mondial.
Mais quelques mètres plus bas, silencieusement accrochée aux coques des navires, une autre géopolitique est déjà à l’œuvre : celle du vivant.






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