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La Suisse devient-elle un pays où l’on peut travailler… mais plus se loger ?

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    Rédaction Logos
  • il y a 8 heures
  • 5 min de lecture

Par Georges Dunand - journaliste citoyen LOGOS



Il fut un temps où avoir un emploi stable permettait, sinon d’acheter son logement, du moins d’espérer se loger convenablement à proximité de son lieu de travail. Cette évidence est en train de disparaître. Dans les régions les plus prospères de Suisse, et particulièrement à Genève, travailler ne garantit désormais plus de pouvoir habiter là où l’on travaille. Ce paradoxe devrait nous inquiéter bien au-delà des querelles habituelles entre droite et gauche.



La Suisse va bien. C’est en tout cas ce que racontent nombre de ses indicateurs. Elle reste attractive, compétitive, relativement prospère, capable d’attirer des entreprises, des compétences et des travailleurs. Genève, Zurich, Lausanne, Zoug et d’autres centres urbains concentrent emplois, services, universités, hôpitaux et activités à forte valeur ajoutée.


Mais derrière cette réussite se développe une contradiction de plus en plus difficile à ignorer : nous savons créer de l’activité économique plus vite que nous ne savons créer les conditions permettant à ceux qui la font fonctionner d’y vivre.

À Genève, les chiffres sont saisissants. Au 1er juin 2026, le taux de logements vacants est tombé à 0,31 %, contre 0,34 % un an auparavant. Il faut remonter à 2011 pour trouver un taux encore inférieur. Dans l’ensemble du canton, l’Office cantonal de la statistique ne recensait que 793 logements vacants, dont 682 appartements. Et parmi ces appartements, seulement 574 étaient proposés à la location.


Pour les logements familiaux, la situation est plus tendue encore : les quatre et cinq pièces affichent respectivement des taux de vacance de 0,24 % et 0,23 %. Dans certaines communes, on descend à 0,12 % à Lancy, 0,14 % à Onex ou 0,18 % à Thônex.

À ce niveau, nous ne parlons plus d’un marché simplement « tendu ». Nous parlons d’un système dans lequel celui qui doit déménager, se séparer, accueillir un enfant, quitter le domicile familial ou simplement se rapprocher de son travail peut se retrouver engagé dans une véritable compétition.


Avoir un salaire ne suffit plus

C’est peut-être là que se situe la transformation la plus profonde.

Pendant longtemps, la question du logement a été essentiellement associée à la précarité. Celui qui avait un emploi, un revenu correct et une situation stable pensait être relativement à l’abri.

Ce n’est plus nécessairement vrai.

Aujourd’hui, un enseignant, une infirmière, un employé administratif, un artisan, un jeune couple ou un salarié appartenant à ce que l’on appelle encore les classes moyennes peut parfaitement travailler à Genève tout en découvrant qu’il lui devient extrêmement difficile d’y trouver un logement correspondant à ses moyens.

Et cette évolution produit une forme de déclassement silencieux.

On travaille. On paie ses impôts. On participe à l’économie. On remplit toutes les conditions que la société nous avait présentées comme celles de l’autonomie.

Et pourtant, au moment de chercher quatre murs et une porte à fermer derrière soi, cela ne suffit plus.


Construire, oui. Mais assez vite ?

Il serait injuste de prétendre que Genève ne construit rien. Les chiffres de 2026 montrent même une reprise : au deuxième trimestre, le canton a gagné 1 232 logements, notamment grâce aux importantes livraisons du quartier des Vernets. Sur douze mois, le gain atteint 3 334 logements et plus de 7 500 logements neufs étaient encore en construction à fin juin.


Mais cette amélioration récente ne doit pas masquer le problème structurel. En 2025, le canton avait gagné 2 697 logements, tandis que sa population augmentait de 6 945 habitants, soit 1,3 % en une année.

Plus inquiétant pour l’avenir, seulement 1 331 logements neufs avaient été mis en chantier en 2025 : le niveau le plus faible enregistré depuis 2009.

La construction existe donc. Les grands projets existent. Les grues sont visibles.

Mais la pénurie aussi.

Et lorsqu’après des années de construction le taux de vacance continue de tomber jusqu’à 0,31 %, il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que quelque chose ne fonctionne pas suffisamment vite.


Sortir enfin de la guerre idéologique

C’est ici que le débat suisse devient presque caricatural.

À gauche, on accuse volontiers les propriétaires, les promoteurs et la spéculation.

À droite, on dénonce les réglementations, les recours, les lenteurs administratives et l’impossibilité de densifier.

Les uns veulent protéger davantage. Les autres construire davantage.

Et pendant que chacun récite sa doctrine, les logements, eux, n’apparaissent pas.

La réalité est probablement moins confortable : nous avons besoin des deux.


Il faut construire davantage, plus rapidement et là où existent les transports, les emplois et les infrastructures. Il faut simplifier certaines procédures devenues extraordinairement longues. Il faut accepter une densification intelligente plutôt que prétendre que nos villes pourront accueillir davantage d’habitants sans jamais changer de visage.


Mais il faut aussi empêcher que le logement devienne un produit financier totalement déconnecté de sa fonction première : permettre à quelqu’un d’habiter.

Construire sans accessibilité ne résoudrait rien. Protéger sans construire davantage non plus.

Le logement mérite mieux que cette guerre de religion politique.

Une prospérité qui éloigne ceux qui la font vivre

Car une ville peut finir par devenir victime de son propre succès.

Plus elle crée d’emplois, plus elle attire de travailleurs. Plus elle attire de travailleurs, plus elle augmente la demande de logements. Et si l’offre ne suit pas, les prix montent et la population active s’éloigne progressivement.

Elle habite alors plus loin.

Puis encore plus loin.

On allonge les trajets. On surcharge les transports. On ajoute des kilomètres aux routes. On augmente la fatigue quotidienne. On transforme parfois deux heures d’une journée en temps de déplacement simplement parce qu’il n’est plus possible d’habiter près de son emploi.

Voilà l’une des absurdités de notre époque : vouloir simultanément réduire les déplacements et organiser, par la rareté du logement, l’éloignement de ceux qui travaillent.


Et les jeunes ?

Ce sont peut-être eux qui posent la question la plus dérangeante.

Que répondons-nous aujourd’hui à un jeune adulte ?

Travaille. Forme-toi. Sois autonome. Économise. Construis ta vie.

Très bien.

Mais où ?

Lorsque quitter le domicile des parents devient difficile, lorsqu’un premier appartement exige une part disproportionnée du revenu, lorsque fonder une famille suppose de s’éloigner toujours davantage de son lieu de travail, quelque chose se dérègle dans la promesse collective.

Une société qui ne permet plus facilement à ses jeunes adultes de s’installer ne leur enlève pas seulement quelques mètres carrés.

Elle retarde leur autonomie.

Et c’est beaucoup plus grave.


Le logement n’est pas un sujet secondaire

La question dépasse donc largement l’immobilier.

Elle touche à la mobilité, à la natalité, à l’intégration, au recrutement des entreprises, aux services publics, à la qualité de vie et finalement à la cohésion sociale.

Une région peut-elle rester réellement attractive si ceux dont elle a besoin pour fonctionner ne peuvent plus raisonnablement y habiter ?

Que vaut la prospérité d’un territoire si l’infirmière qui soigne ses habitants, l’enseignant qui forme leurs enfants, le policier qui les protège, l’artisan qui entretient leurs maisons ou le jeune chercheur qui contribue à son avenir doivent vivre toujours plus loin ?

Nous avons longtemps mesuré la réussite économique en emplois créés, en croissance, en investissements et en recettes fiscales.

Peut-être manque-t-il désormais un indicateur beaucoup plus simple :

Une personne qui travaille ici peut-elle encore vivre ici ?

Si la réponse devient progressivement non, alors nous avons un problème qui ne se résoudra ni par les slogans de la gauche ni par ceux de la droite.

La Suisse n’a probablement jamais été aussi riche.

Elle ne devrait pas devenir un pays où l’on peut trouver un emploi plus facilement qu’un toit.

Et peut-être est-ce précisément cela, désormais, la véritable urgence du logement.


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