Volet 10 - Les héritages de Carthage
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Les racines méditerranéennes de l’Europe
Par Gilles Brand - Rédacteur en chef LOGOS

Quand l’Europe raconte ses origines, elle convoque volontiers Athènes, Rome, Jérusalem. Elle parle de démocratie, de droit, de philosophie, de christianisme. Toutes ces filiations sont essentielles. Mais elles laissent souvent dans l’ombre un peuple dont l’influence fut moins spectaculaire que celle des conquérants, et pourtant extraordinairement profonde : les Phéniciens.
Ils n’ont pas construit un empire continental comparable à Rome. Ils n’ont pas laissé de grand système philosophique. Ils n’ont pas cherché à unifier la Méditerranée par la force.
Leur puissance reposait ailleurs : le mouvement.
Commerce. Navigation. Écriture. Circulation des techniques, des objets, des croyances et des mots.
Bien avant que l’Europe ne se pense elle-même comme un espace politique ou culturel, la Méditerranée était déjà un monde relié.
Et les Phéniciens furent parmi ceux qui contribuèrent le plus puissamment à cette mise en relation.
La mer avant les frontières
Nous regardons aujourd’hui la Méditerranée comme une frontière.
Elle sépare l’Europe de l’Afrique. Elle distingue le Nord du Sud. Elle matérialise des différences de richesse, de cultures, de religions, parfois même de destins.
Dans l’Antiquité, elle pouvait être exactement l’inverse.
Elle était une voie.
Une immense route liquide.
Depuis les cités phéniciennes du Levant, Tyr, Sidon, Byblos, des navigateurs établirent progressivement des comptoirs et des colonies sur les côtes de Chypre, de Sicile, de Sardaigne, d’Afrique du Nord et de la péninsule Ibérique.
Au cœur de ce réseau naîtra Carthage.
La logique n’était pas celle d’une frontière fermée mais celle de l’escale : un port conduisait au suivant, une marchandise à une autre, une langue rencontrait une autre langue.
La Méditerranée devenait un système.
Cette manière de penser l’espace nous est finalement très familière.
Nos économies modernes reposent elles aussi sur des réseaux, des plateformes, des ports, des routes commerciales et des interdépendances.
Les Phéniciens avaient compris très tôt qu’une puissance ne réside pas seulement dans le territoire que l’on possède, mais dans les relations que l’on est capable d’organiser.
L’une des inventions les plus puissantes : simplifier l’écriture
Leur héritage le plus extraordinaire est peut-être celui que nous utilisons au moment même où nous écrivons ces lignes.
L’alphabet phénicien n’est pas le premier système d’écriture de l’histoire. Bien avant lui existaient notamment les hiéroglyphes égyptiens et les écritures cunéiformes de Mésopotamie.
Mais les Phéniciens participèrent à une révolution décisive : réduire l’écriture à un nombre limité de signes représentant principalement des sons consonantiques.
Une écriture plus simple devenait plus facilement transmissible.
Les Grecs adoptèrent et transformèrent ce système, notamment en introduisant explicitement des voyelles. Puis les Étrusques et les Romains l’adaptèrent à leur tour.
Au bout de cette longue chaîne apparaît notre alphabet latin.
Autrement dit, lorsque nous écrivons aujourd’hui un texte en français, italien, espagnol, anglais ou allemand, quelque chose de cette très ancienne aventure méditerranéenne demeure dans la forme même de nos lettres.
L’histoire des civilisations est rarement celle d’une invention pure.
Elle est beaucoup plus souvent celle d’une transmission.
Quelqu’un invente, un autre emprunte, un troisième transforme, un quatrième diffuse.
Et des siècles plus tard, nous appelons cela notre culture.
Le commerce comme rencontre
Le mot « commerce » évoque aujourd’hui immédiatement l’argent.
Dans l’Antiquité méditerranéenne, il signifiait évidemment déjà l’échange de marchandises : métaux, bois, textiles, vin, huile, céramiques, produits précieux.
Mais une marchandise ne voyage jamais seule.
Avec elle circulent des techniques, des unités de mesure, des croyances, des formes artistiques, des habitudes alimentaires, des récits et parfois des dieux.
Un marin qui accoste dans un port étranger apporte beaucoup plus que la cargaison de son navire.
Il apporte une manière de faire, une information, un mot nouveau, une connaissance de la côte suivante.
L’identité méditerranéenne s’est ainsi construite pendant des siècles par une extraordinaire succession de contacts.
Égyptiens, Phéniciens, Grecs, Étrusques, populations berbères, Ibères, peuples du Levant, Siciliens, puis Romains : aucun n’a évolué dans l’isolement.
Tous se sont influencés.
Cela devrait nous rendre prudents lorsque nous imaginons les civilisations comme des blocs parfaitement séparés les uns des autres.
Elles ne l’ont presque jamais été.
Carthage : une autre manière d’être une puissance
Carthage deviendra l’expression la plus spectaculaire de cet héritage phénicien en Méditerranée occidentale.
Sa puissance fut maritime, commerciale, diplomatique autant que militaire.
Pendant longtemps, Rome et Carthage furent moins deux mondes étrangers que deux puissances concurrentes appartenant au même espace méditerranéen.
Puis Rome vainquit.
Et comme souvent dans l’histoire, le vainqueur écrivit une grande partie du récit.
Carthage devint progressivement la ville d’Hannibal, des guerres puniques et de la menace qui avait failli abattre Rome.
Mais réduire Carthage à son affrontement avec Rome revient à réduire plusieurs siècles de civilisation à quelques décennies de guerre.
Avant d’être l’ennemie de Rome, elle fut un carrefour.
Un immense réseau reliant l’Afrique du Nord, la péninsule Ibérique, les îles méditerranéennes et le monde oriental.
La destruction de Carthage en 146 avant notre ère n’a d’ailleurs pas effacé ces circulations.
Rome elle-même les reprendra, les amplifiera et les intégrera à son propre système.
Les empires héritent souvent de ceux qu’ils prétendent avoir vaincus.
Sommes-nous réellement “phéniciens” ?
Évidemment, il ne s’agit pas d’affirmer une filiation ethnique ou génétique.
Ce serait historiquement absurde.
Dire que nous sommes « davantage phéniciens que nous le croyons » signifie autre chose.
Cela signifie que certaines caractéristiques que nous associons volontiers à la modernité occidentale ont des ancêtres très anciens : la puissance des réseaux, l’importance des échanges commerciaux, la circulation rapide de l’information, l’adaptation des cultures au contact les unes des autres et la capacité d’un outil simple, comme l’alphabet à transformer profondément une société.
Le monde phénicien rappelle surtout une vérité que notre époque oublie parfois.
La civilisation européenne ne s’est jamais construite uniquement en Europe.
Elle s’est nourrie de la Méditerranée entière.
Du Levant.
De l’Égypte.
De l’Afrique du Nord.
De la Grèce.
De l’Italie.
De la péninsule Ibérique.
Elle est le résultat d’une conversation commencée il y a plusieurs millénaires entre les deux rives d’une même mer.
La Méditerranée comme idée
C’est peut-être là l’héritage le plus contemporain des Phéniciens.
Ils nous obligent à regarder autrement la carte.
À considérer que la mer qui semble aujourd’hui séparer les peuples fut longtemps l’une des principales voies qui les reliaient.
Avant Schengen, avant l’Union européenne, avant même Rome, existait déjà une forme rudimentaire d’espace commun méditerranéen.
Pas un espace pacifique.
Pas un espace égalitaire.
Certainement pas une union politique.
Mais un monde dans lequel chacun savait que ce qui se passait dans le port voisin finirait tôt ou tard par avoir des conséquences chez lui.
Cela porte aujourd’hui un nom très moderne :
l’interdépendance.
Et lorsque nos cargos traversent Gibraltar, lorsque les marchandises venues d’Asie passent par Suez, lorsque Marseille, Barcelone, Gênes, Tunis ou Alexandrie regardent toujours vers la même mer, quelque chose de cette géographie ancienne demeure.
Nous avons peut-être changé les bateaux.
Nous avons changé les monnaies.
Nous avons changé les États.
Mais nous n’avons jamais vraiment quitté la Méditerranée des Phéniciens.
L’Europe aime chercher ses origines dans les monuments qu’elle a conservés.
Elle devrait parfois les chercher aussi dans les routes invisibles qui les reliaient.
Et si la véritable origine de l’Europe n’était pas seulement un territoire, mais une circulation ?






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