Rentrée 2026 : l’école genevoise face à ses défis immédiats
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Par Gilles Brand - Rédacteur en chef LOGOS

Ce lundi 17 août, les élèves genevois reprennent le chemin de l’école. Derrière les cartables neufs, les retrouvailles et l’inévitable émotion des premières classes, cette rentrée dit aussi quelque chose de plus profond : l’école genevoise entre dans une période où plusieurs tensions longtemps perceptibles deviennent des défis immédiats. Moyens, inclusion, intelligence artificielle, autorité, inégalités, orientation : rarement l’institution scolaire aura dû répondre simultanément à autant de transformations.
Près de 84'000 enfants et jeunes sont aujourd’hui formés dans l’enseignement public genevois. C’est dire combien l’école constitue bien davantage qu’un service de l’État. Elle est probablement l’une des dernières institutions où une société entière se retrouve encore : toutes les origines sociales, toutes les histoires familiales, toutes les fragilités et toutes les ambitions y entrent chaque matin.
Et cette rentrée 2026 commence sous tension.
Des syndicats et associations professionnelles ont déposé un préavis de grève couvrant notamment ce 17 août. Au-delà du conflit social lui-même, ce contexte pose une première question essentielle :
comment demander toujours davantage à l’école sans s’interroger sur les conditions dans lesquelles celles et ceux qui la font vivre peuvent accomplir leur mission ?
Remettre la transmission au centre
Le premier défi pourrait sembler presque banal : apprendre.
Lire avec précision. Écrire correctement. Calculer. Comprendre un texte. Construire un raisonnement. Acquérir une culture historique et scientifique. Savoir argumenter plutôt que simplement réagir.
Et c’est précisément ici qu’apparaît une difficulté qu’il serait dangereux de minimiser : un nombre important d’enfants arrivent au terme de l’école primaire avec des fragilités encore marquées en lecture, en écriture ou en calcul. Certains déchiffrent sans réellement comprendre, d’autres peinent à structurer une phrase, à maîtriser l’orthographe élémentaire ou à mobiliser avec assurance les opérations fondamentales.
Ce constat doit nous interpeller. Car lorsqu’un enfant entre au secondaire sans maîtriser suffisamment ces apprentissages de base, ce n’est pas seulement une matière qui devient plus difficile : c’est progressivement l’ensemble de sa scolarité qui peut être fragilisé. Comment comprendre un problème de mathématiques lorsque la lecture de l’énoncé est elle-même laborieuse ? Comment suivre l’histoire, les sciences ou la géographie lorsque l’écrit demeure un obstacle ? Comment prendre confiance lorsque chaque exercice rappelle ce que l’on ne maîtrise pas encore ?
Il ne s’agit évidemment ni de désigner des coupables ni de nier le travail accompli par les enseignants. Il s’agit au contraire de regarder une réalité en face : l’école ne peut considérer comme secondaire le fait qu’un enfant termine le primaire sans posséder solidement les outils fondamentaux de la lecture, de l’écriture et du calcul.
À force d’attribuer à l’école des missions nouvelles, prévention, intégration, citoyenneté, numérique, santé, climat, égalité, orientation, lutte contre les discriminations, nous risquons parfois d’oublier sa fonction première : transmettre des connaissances et apprendre à penser.
Il ne s’agit pas d’opposer les savoirs à l’éducation humaine. Les deux sont inséparables. Mais une école qui voudrait répondre à tous les problèmes de la société pourrait finir par ne plus disposer du temps nécessaire pour accomplir ce qu’elle seule peut véritablement garantir : donner à chaque enfant les instruments intellectuels lui permettant de devenir libre.
Avant d’apprendre à naviguer dans la complexité du monde, encore faut-il pouvoir lire ce monde, l’écrire et le compter.
L’inclusion : passer du principe aux moyens
Genève a fait de l’école inclusive une orientation majeure. L’ambition est difficilement contestable : permettre autant que possible aux enfants présentant des besoins particuliers de trouver leur place dans l’école commune.
Mais l’inclusion ne peut pas être seulement une valeur inscrite dans un projet institutionnel. Elle suppose des professionnels disponibles, des enseignants spécialisés, des éducateurs, des psychologues, des logopédistes, des infrastructures et parfois des classes moins chargées.
Inclure un enfant sans donner à l’enseignant les moyens de l’accompagner correctement peut finir par mettre tout le monde en difficulté : l’enfant concerné, ses camarades et le professionnel chargé de la classe.
L’inclusion ne se décrète pas. Elle s’organise, se finance et s’incarne.
L’intelligence artificielle : le bouleversement est déjà dans la classe
C’est probablement le défi intellectuel le plus spectaculaire de cette rentrée.
L’intelligence artificielle générative change déjà la manière d’écrire, de rechercher, de traduire, de programmer et bientôt d’apprendre.
Interdire simplement ces outils serait illusoire. Les accepter sans réflexion serait irresponsable.
L’école devra apprendre aux élèves une compétence nouvelle : travailler avec une intelligence artificielle sans lui abandonner leur propre intelligence.
Savoir formuler une question. Vérifier une réponse. Identifier une source. Repérer une hallucination. Comparer plusieurs raisonnements. Comprendre ce que l’on remet à une machine. Et surtout conserver cette faculté irremplaçable : produire soi-même une pensée.
Mais là encore, une évidence doit être rappelée : on ne peut pas apprendre à utiliser intelligemment l’IA si l’on ne maîtrise pas d’abord suffisamment la langue, la lecture, l’écriture et le raisonnement. Un enfant incapable d’évaluer la qualité d’un texte produit par une machine risque de devenir dépendant de celle-ci plutôt que renforcé par elle.
L’enjeu ne sera bientôt plus de savoir si un élève utilise l’IA. Il sera de savoir ce qu’il demeure capable de faire lorsqu’on la lui retire.
Restaurer l’attention
Un autre défi est beaucoup moins spectaculaire, mais peut-être plus profond : celui de l’attention.
L’école demande quelque chose que notre environnement numérique rend chaque année plus difficile : rester concentré, écouter longtemps, lire plusieurs pages, différer une récompense, accepter l’effort et même, parfois, l’ennui.
Face aux notifications, aux vidéos courtes et aux algorithmes conçus pour retenir l’utilisateur, un professeur demandant trente minutes d’attention continue mène une bataille singulièrement inégale.
La question des écrans ne devrait donc pas devenir une nouvelle guerre morale entre générations. Elle mérite mieux. Elle concerne directement la capacité d’apprendre.
Protéger l’attention des enfants pourrait devenir l’une des grandes politiques éducatives des prochaines années.
L’autorité sans autoritarisme
Il faudra également parler d’autorité.
Le mot dérange parfois. Pourtant, aucune transmission n’est possible sans règles, limites et reconnaissance de la place de celui qui enseigne.
L’autorité n’est pas l’autoritarisme.
Elle ne consiste ni à humilier ni à imposer arbitrairement.
Elle crée le cadre permettant précisément à chacun d’apprendre dans de bonnes conditions.
Lorsqu’un enseignant passe une part croissante de son énergie à gérer les comportements, les conflits ou les contestations permanentes, ce temps est soustrait à tous les élèves.
Soutenir les enseignants lorsqu’une limite légitime est posée devrait donc constituer une responsabilité collective de l’institution, mais également des familles.
Ne pas laisser l’origine sociale décider du destin scolaire
Genève est une ville prospère. Elle est aussi profondément inégalitaire.
Tous les enfants franchissent théoriquement la même porte d’école, mais ils n’y arrivent pas avec les mêmes ressources. Certains disposent d’une chambre pour travailler, de livres, d’ordinateurs, de parents disponibles et capables d’aider. D’autres vivent dans des logements exigus, connaissent des difficultés linguistiques ou grandissent au milieu de préoccupations économiques qui entrent avec eux dans la classe.
L’école ne supprimera jamais toutes les inégalités de la société.
Mais elle doit empêcher qu’elles deviennent automatiquement des inégalités de destin.
C’est peut-être ici que se mesure réellement la qualité d’un système éducatif : non pas seulement à la réussite de ceux qui auraient probablement réussi de toute façon, mais à sa capacité à faire progresser ceux qui avaient le moins de chances au départ.
Et préparer déjà l’école de demain
Derrière toutes les réformes se trouve une interrogation beaucoup plus vaste : que doit savoir un jeune à la sortie de l’école dans un monde où les connaissances disponibles augmentent plus vite que notre capacité à les assimiler ?
Probablement davantage que des compétences immédiatement utiles au marché du travail.
Une langue maîtrisée. Des mathématiques. Des sciences. De l’histoire. Des arts. Une capacité à distinguer un fait d’une opinion. Une compréhension minimale des institutions démocratiques. Le goût du raisonnement. La faculté de changer d’avis lorsqu’un argument meilleur se présente.
Autrement dit : une culture permettant de ne pas devenir étranger au monde dans lequel on vit.
Une rentrée qui nous concerne tous
Ce matin, des milliers d’enfants ont repris leur cartable. Certains sont entrés pour la première fois dans une classe. D’autres commencent leur dernière année avant une formation professionnelle, le Collège ou l’entrée dans la vie active.
Nous parlerons beaucoup, cette année encore, de budgets, d’effectifs, de programmes, d’intelligence artificielle et de réformes.
Il le faudra.
Mais avant tout cela demeure une exigence presque élémentaire, et pourtant décisive : qu’un enfant puisse quitter l’école primaire en sachant véritablement lire, écrire et compter.
Cela peut paraître modeste à l’heure où l’on parle d’intelligence artificielle, de compétences numériques et de monde globalisé.
C’est exactement l’inverse.
C’est le socle sur lequel tout le reste repose.
Derrière chaque statistique se trouve un enfant qui apprend à devenir lui-même et un enseignant auquel nous confions une part considérable de cette construction.
L’école genevoise n’a pas besoin qu’on lui demande de réparer seule toutes les fractures de notre société.
Elle a besoin d’une mission claire, d’enseignants respectés, de moyens là où ils sont réellement nécessaires et d’une exigence qui ne soit jamais confondue avec la dureté.
Car au fond, la question posée par cette rentrée dépasse largement le DIP.
Quelle génération voulons-nous préparer et quel monde sommes-nous prêts à lui transmettre ?






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