« Je suis fatigué » — le symptôme discret de notre époque
- Rédaction Logos

- il y a 2 jours
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Par Gilles Brand - Rédacteur en Chef LOGOS

Il suffit d’écouter les conversations. Au travail, dans les transports, autour d’un café, au téléphone avec un proche. Une phrase revient avec une fréquence presque troublante : « Je suis fatigué. » Pas nécessairement malade. Pas forcément privé de sommeil. Simplement fatigué. Fatigué de répondre. Fatigué de penser à tout. Fatigué des démarches, des écrans, des messages, des factures, des notifications, des rendez-vous à prendre, des mots de passe à retenir, des décisions à prendre. Fatigué parfois sans même savoir expliquer exactement pourquoi.
Nous avons longtemps considéré la fatigue comme une affaire essentiellement physique. On travaillait dur, on dormait, on récupérait. La fatigue avait une cause identifiable et, souvent, une fin. Celle que beaucoup décrivent aujourd’hui paraît différente. Elle est plus diffuse, plus silencieuse, plus difficile à localiser.
Ce n’est plus seulement le corps qui demande du repos. C’est l’esprit qui réclame qu’on le laisse tranquille.
La fatigue de devoir penser à tout
Notre époque nous promettait de nous simplifier la vie. La technologie devait nous faire gagner du temps, l’automatisation réduire les contraintes, les services numériques rendre les démarches plus faciles. Et, d’une certaine manière, elle l’a fait. Nous pouvons payer une facture en quelques secondes, commander un billet depuis notre canapé, consulter notre banque à minuit, communiquer instantanément avec quelqu’un à l’autre bout du monde.
Mais chaque simplification semble avoir créé sa propre petite obligation : créer un compte, télécharger une application, accepter des conditions, retrouver un identifiant, réinitialiser un mot de passe, confirmer son identité, mettre à jour un logiciel, vérifier un code reçu par SMS, répondre à un courriel, remplir un formulaire. Aucune de ces tâches n’est véritablement épuisante prise isolément. C’est leur accumulation qui l’est.
Nos journées sont remplies d’une multitude de micro-obligations qui occupent quelques minutes mais mobilisent constamment notre attention. Nous avançons ainsi avec une sorte de liste invisible dans la tête : appeler le médecin, répondre au message, renouveler l’abonnement, vérifier l’assurance, réserver le train, payer la facture, confirmer le rendez-vous. Le cerveau ne porte plus seulement ce que nous faisons. Il porte en permanence tout ce que nous ne devons pas oublier de faire.
La fatigue administrative
Il existe aussi une fatigue dont on parle peu : celle de l’administration quotidienne. Nous vivons dans des sociétés extraordinairement organisées. Et cette organisation est nécessaire. Mais elle produit parfois une étrange contradiction : plus les systèmes deviennent performants, plus l’individu doit apprendre à naviguer entre eux.
Assurances, banques, administrations publiques, opérateurs téléphoniques, assurances maladie, caisses de retraite, plateformes diverses : chacun possède son langage, son portail, ses procédures, ses délais. Ce qui devait faciliter la vie peut devenir une forme de travail parallèle.
Et lorsque survient une difficulté, une erreur, une facture incompréhensible, un dossier qui bloque, nous découvrons parfois une autre forme d’épuisement : celle de devoir expliquer plusieurs fois la même situation à plusieurs interlocuteurs, suivre des procédures automatiques, patienter, relancer. Nous devenons gestionnaires de notre propre existence.
La fatigue numérique
À cela s’ajoute le bruit permanent des écrans. Nous ne sommes pratiquement jamais totalement indisponibles. Le téléphone est là au réveil. Il accompagne le petit-déjeuner, les transports, les pauses, parfois les repas et souvent les dernières minutes avant le sommeil.
Un message arrive. Puis un autre. Une actualité. Une vidéo. Une alerte. Une publicité. Une photographie. Une indignation. Une catastrophe à l’autre bout du monde. Un commentaire auquel quelqu’un attend peut-être une réponse. Jamais dans l’histoire humaine nous n’avons été exposés à autant d’informations en si peu de temps.
Le problème n’est pas seulement leur quantité. C’est leur proximité. Notre cerveau reçoit dans la même minute la photographie d’un anniversaire, une guerre, une promotion commerciale, la maladie d’un ami, une vidéo amusante et une polémique politique. Tout arrive au même endroit. Tout réclame quelques secondes de notre attention. Et l’attention est probablement devenue l’une des ressources les plus sollicitées de notre époque.
La fatigue émotionnelle
Il existe encore une autre fatigue, plus intime. Nous sommes encouragés à être disponibles, compréhensifs, performants, positifs, attentifs aux autres. Au travail, il faut rester professionnel. Dans la famille, présent. Avec les amis, disponible. Dans le couple, attentif.
Même lorsqu’une journée a été difficile, nous continuons souvent à répondre : « Ça va. » Parce qu’il faut avancer. Parce qu’il y a toujours quelqu’un qui compte sur nous.
Cette fatigue émotionnelle est particulière : elle ne disparaît pas nécessairement après huit heures de sommeil. On peut avoir dormi et se réveiller fatigué. Parce que ce qui pèse n’est pas dans les muscles. C’est ailleurs. Dans les préoccupations. Dans les responsabilités. Dans les inquiétudes. Dans toutes ces pensées qui continuent de travailler lorsque nous avons enfin cessé de travailler.
Nous avons supprimé les temps morts
Autrefois, une partie de la journée était constituée de moments où il ne se passait rien. Attendre un bus. Faire la queue. Marcher. Regarder par la fenêtre. Patienter avant un rendez-vous.
Ces moments ont presque disparu.
Dès que quelques secondes se libèrent, nous sortons notre téléphone. Nous remplissons le vide. Or ce vide avait peut-être une fonction. Le cerveau disposait d’instants pendant lesquels il n’avait rien à traiter immédiatement. Il pouvait vagabonder, classer, rêver, oublier.
Nous avons progressivement transformé chaque temps mort en temps occupé. Et nous nous étonnons ensuite de ne jamais avoir réellement l’impression de nous arrêter.
Le paradoxe de notre époque
Voilà peut-être l’un des grands paradoxes contemporains. Nous possédons davantage d’outils pour gagner du temps. Et nous avons l’impression d’en manquer constamment. Nous communiquons plus vite. Et nous nous sentons parfois moins disponibles. Nous avons davantage de loisirs. Et nous parlons de plus en plus souvent d’épuisement.
Ce paradoxe mérite d’être interrogé. Peut-être parce que la fatigue moderne ne vient pas uniquement de ce que nous faisons. Elle vient de la continuité. Il n’y a presque plus de frontière nette entre travail et repos, information et silence, présence et disponibilité. Le monde peut entrer chez nous à n’importe quelle heure. Et nous pouvons entrer dans le monde à n’importe quelle heure.
Peut-être avons-nous besoin de moins
La réponse ne consiste probablement pas à rejeter la technologie, ni à rêver naïvement d’une époque où tout aurait été plus simple. Chaque génération a connu ses contraintes et ses épuisements.
Mais nous devons peut-être réapprendre quelque chose que notre époque valorise peu : soustraire.
Soustraire une notification. Soustraire une obligation inutile. Soustraire une information supplémentaire. Soustraire parfois une invitation. Fermer une porte. Éteindre un écran. Marcher sans objectif. Ne pas répondre immédiatement. Accepter qu’une partie du monde continue quelques heures sans nous.
Car derrière cette phrase devenue presque banale « Je suis fatigué » se cache peut-être une question beaucoup plus profonde. Et si nous n’étions pas seulement fatigués de faire trop de choses ? Et si nous étions surtout fatigués de ne jamais pouvoir cesser d’être sollicités ?
Peut-être que le véritable luxe de notre temps ne sera bientôt plus de posséder davantage. Mais simplement de pouvoir dire, pendant quelques heures :
« Là, je ne suis disponible pour rien. »






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