Logement : faut-il construire plus vite ou penser mieux ?
- Rédaction Logos

- il y a 3 jours
- 3 min de lecture
Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS

Il est devenu presque banal de dire que la Suisse manque de logements.
À Genève, ce n’est même plus une analyse. C’est une expérience, une urgence.
Chacun la vit à sa manière : dans un loyer trop élevé, dans un projet de vie différé, dans cette impression diffuse que se loger devient un privilège discret.
Alors une réponse s’impose, presque mécaniquement : construire plus vite.
Accélérer. Simplifier. Densifier.
Le mot d’ordre est clair. Il est aussi rassurant. Car il donne le sentiment que le problème est technique et donc soluble.
Dans cette logique, le Conseil fédéral suisse a récemment exprimé sa volonté d’accélérer les procédures de construction et de limiter certains recours, afin de répondre plus efficacement à la pénurie de logements.
Le mouvement est compréhensible. L’urgence est réelle.
Mais au fond, une question demeure. Plus silencieuse. Plus dérangeante.
Construire plus vite… pour produire quoi ?
Une société peut résoudre une pénurie et fabriquer, en même temps, une forme de vide.
Un vide d’usage. Un vide de sens. Un vide d’attachement.
Nous avons appris à compter les logements. Nous avons désappris à penser l’habitat.
Et peut-être, plus discrètement encore, à interroger les cadres dans lesquels nous construisons.
Nos modèles de zones, hérités d’un autre rapport au territoire, continuent d’organiser nos villes comme si les usages, les mobilités et les modes de vie n’avaient pas profondément évolué.
On y découpe, on y fige, parfois au point d’empêcher des formes d’habiter pourtant attendues, voire déjà là, en attente d’être reconnues.
Comme si le réel devait encore entrer dans des cases, plutôt que l’inverse.
Martin Heidegger écrivait que bâtir et habiter ne relevaient pas du même geste.
On peut construire sans jamais vraiment habiter.
Et peut-être est-ce là que le malaise commence.
Car habiter, ce n’est pas seulement occuper un espace. C’est s’y inscrire. S’y reconnaître.
S’y projeter.
Un territoire n’est pas une addition de volumes. C’est une composition fragile entre des formes, des usages et des rythmes de vie.
Or, à mesure que l’urgence s’installe, la pensée recule.
On construit avant de relier. On densifie avant de respirer. On planifie avant de comprendre.
Le débat suisse sur le logement se tend autour d’une alternative trop simple : aller plus vite ou freiner.
Mais cette opposition est trompeuse.
Car plus on construit, plus il faut penser. Plus on densifie, plus il faut anticiper.
Penser les écoles avant les logements. Penser les mobilités avant les saturations.
Penser les espaces communs avant les conflits. Penser les arbres avant la chaleur.
Penser, non pas comme un luxe, mais comme une condition.
La lenteur administrative est souvent critiquée. Elle est parfois ce qui protège encore d’une forme d’irréversibilité.
Car une erreur urbaine ne se corrige pas facilement. Elle s’habite pendant des décennies.
C’est peut-être là que se joue le véritable enjeu.
Non pas dans la vitesse. Mais dans la justesse.
Nous ne traversons pas seulement une crise du logement. Nous traversons une crise de la manière d’habiter.
Pourquoi produisons-nous des surfaces plutôt que des lieux ? Pourquoi raisonnons-nous en unités plutôt qu’en expériences ? Pourquoi construisons-nous autant… et habitons-nous si peu ?
Il faudra sans doute construire davantage.
Mais cela ne suffira pas.
Car une ville ne se mesure pas seulement à ce qu’elle abrite. Mais à ce qu’elle permet.
Entre l’urgence et la sagesse, il n’y a pas forcément à choisir.
Il y a à tenir une ligne, exigeante. Rare. Et profondément politique.
Construire, oui. Mais habiter, enfin.
Conseil de LOGOS
Avant de vouloir accélérer le monde, demandons-nous si nous savons encore où nous souhaitons vivre.





“Un article qui rappelle utilement que la crise du logement n’est pas uniquement une question de quantité, mais aussi de qualité urbaine et humaine.”
“On sent derrière ce texte une inquiétude plus profonde sur la manière dont nos villes évoluent. Ce n’est pas seulement un article sur le logement, mais sur notre façon d’habiter le monde.”
“J’ai apprécié que l’article ne tombe ni dans le slogan politique ni dans la simple défense du béton. Il pose une vraie question de société : construire plus vite, oui… mais pour quel type de vie collective ?”