Marguerite Duras avait-elle vu venir notre monde ?

Par Gilles Brand - Rédacteur en chef LOGOS

En septembre 1985, Marguerite Duras imaginait une société submergée par l'information, où les écrans finiraient par occuper chaque espace de l'existence. Quarante et un ans plus tard, ses propos étonnent par leur lucidité. Mais derrière cette vision de l'avenir, l'écrivaine formulait une inquiétude autrement plus profonde sur le devenir de l'homme.
Il y a quelque chose de saisissant à revoir aujourd'hui cet entretien de Marguerite Duras avec Michel Drucker, diffusé sur Antenne 2 le 25 septembre 1985. L'écrivaine a alors 71 ans. Interrogée sur ce que pourrait être le monde de l'an 2000, elle ne cherche pas à impressionner par des inventions futuristes. Elle s'exprime lentement, hésite parfois, comme si elle découvrait elle-même les conséquences de ce qu'elle entrevoit.
« Je crois que l'homme sera littéralement noyé dans l'information»
La formule est saisissante. Duras évoque des informations permanentes concernant la santé, la famille, le travail, les loisirs. Elle imagine des téléviseurs installés jusque dans les endroits les plus improbables de notre quotidien. À l'époque, les ordinateurs personnels commencent à peine à pénétrer les foyers. Quant à Internet, il est encore loin de devenir cet immense espace public où nous passons désormais une partie de nos journées.
On pourrait s'arrêter à cette étonnante anticipation et saluer le caractère visionnaire de l'écrivaine.
Ce serait passer à côté de l'essentiel.
Car Duras ne se préoccupe pas tant de la technologie que de la place qu'elle risque de prendre dans notre existence. Elle entrevoit une société occupée à produire des réponses, toujours davantage de réponses, jusqu'à ne plus laisser suffisamment de place à l'interrogation personnelle.
Il faut reconnaître que notre époque lui donne quelques arguments.
Nous pouvons aujourd'hui obtenir en quelques secondes des renseignements qui demandaient autrefois des heures de recherche. Les progrès sont immenses, notamment dans l'accès à la connaissance, à la médecine ou à l'éducation. Mais cette facilité nous a aussi habitués à une forme d'impatience intellectuelle. Pourquoi prendre le temps d'examiner une question lorsqu'une réponse immédiatement disponible semble suffire ?
Les réseaux sociaux ont accentué ce phénomène. Une actualité chasse l'autre, les commentaires se multiplient et chacun se sent parfois tenu de prendre position sur des sujets dont il ne connaît qu'une partie.
On confond facilement la rapidité d'une réaction avec la solidité d'un jugement.
L'arrivée de l'intelligence artificielle donne à cette interrogation une portée nouvelle. Ces outils peuvent nous aider à apprendre, à confronter des idées et à explorer des domaines qui nous étaient jusque-là inaccessibles. Ils peuvent aussi nous habituer à recevoir des raisonnements déjà construits. La frontière est subtile.
Elle dépend moins de la machine que de notre disposition à exercer notre esprit critique.
Je ne crois pas qu'il faille regretter le monde d'avant. Il n'était ni plus sage ni nécessairement plus libre. L'information y était simplement moins accessible, parfois réservée à quelques-uns. Mais cette conquête extraordinaire mérite que nous nous interrogions sur ce que nous faisons réellement du savoir mis à notre disposition.
Duras pousse sa réflexion plus loin en évoquant le voyage. Elle craint que la rapidité des déplacements finisse par nous priver de ce qui en constitue pourtant la richesse : le temps de découvrir, de s'imprégner des lieux, de vivre leur réalité.
Cette observation me paraît particulièrement juste. Nous avons désormais la possibilité de parcourir plusieurs pays en quelques jours, de visiter les monuments les plus célèbres et de conserver des centaines de photographies. Pourtant, il arrive qu'une conversation imprévue, une promenade sans destination ou un moment passé à observer la vie d'une petite place nous apprennent davantage qu'un programme touristique parfaitement organisé.
Certaines expériences ont besoin de lenteur pour prendre leur véritable dimension.
La même chose vaut pour la lecture. Un livre impose son rythme. Il nous oblige parfois à revenir sur une phrase, à accepter de ne pas comprendre immédiatement, à laisser une idée mûrir. Il ne nous demande ni réaction instantanée ni approbation publique. Cette relation singulière entre un texte et son lecteur constitue une forme de liberté que notre époque gagnerait à préserver.
C'est d'ailleurs dans la dernière partie de l'entretien que Duras devient, à mes yeux, la plus intéressante. Après avoir décrit un monde presque étouffant, elle imagine que des individus finiront par vouloir s'en échapper. Ils retrouveront le goût de lire, le besoin d'être seuls, la possibilité de vivre sans chercher continuellement des réponses à tout.
Elle parle alors d'une « indiscipline ».
Le mot mérite que l'on s'y arrête. L'indiscipline n'est pas ici le refus des règles communes, mais la capacité de s'affranchir des habitudes qu'une société finit par considérer comme indispensables. Ne plus se sentir obligé d'être joignable à chaque instant. Accepter de manquer une information. Renoncer parfois à cette agitation qui donne l'impression de participer au monde alors qu'elle nous empêche d'en percevoir la profondeur.
Les philosophes stoïciens auraient probablement reconnu dans cette attitude une préoccupation familière. Épictète rappelait que nous ne maîtrisons pas les événements extérieurs, mais que nous pouvons travailler notre jugement sur ceux-ci. Deux millénaires plus tard, cette distinction demeure précieuse face aux sollicitations permanentes de notre environnement numérique.
Il ne s'agit évidemment pas de faire de la solitude un idéal universel. L'être humain a besoin des autres, de rencontres et d'échanges. L'isolement peut être une souffrance. Mais la possibilité de se retrouver seul avec ses pensées, sans intervention extérieure, relève aussi d'une forme d'indépendance.
Nos sociétés parlent beaucoup de liberté. Elles la défendent avec raison dans ses dimensions politiques, économiques et individuelles. Elles s'interrogent peut-être moins sur cette liberté plus discrète, celle de disposer réellement de son attention.
Car celui qui ne parvient plus à s'extraire du flot des sollicitations conserve-t-il entièrement la maîtrise de son temps ?
Il serait excessif de prétendre que Marguerite Duras avait prédit notre présent dans tous ses détails. Certaines de ses anticipations ne se sont pas réalisées. Nous voyageons toujours, les livres n'ont pas disparu et les technologies ont aussi favorisé d'innombrables découvertes humaines. Une prédiction n'est pas une démonstration.
Ce qui rend néanmoins cet entretien remarquable, c'est la nature de son intuition. Duras avait compris que l'abondance matérielle et informationnelle pouvait engendrer une forme nouvelle de pauvreté, celle d'une existence à laquelle il manquerait le temps de s'éprouver elle-même.
Au fond, son inquiétude nous concerne moins comme utilisateurs de technologies que comme êtres humains. Nous avons appris à organiser nos journées avec une efficacité remarquable, à communiquer sans délai, à obtenir presque immédiatement ce que nous cherchons. Mais cette efficacité ne nous indique pas ce qui mérite véritablement notre attention.
La question devient alors personnelle. Quelle place accordons-nous encore à ce qui ne rapporte rien, ne produit rien, ne se partage pas et n'appelle aucune réponse ?
Dans l'entretien de 1985, Duras conserve malgré tout une confiance dans la capacité de l'homme à retrouver le chemin de son indépendance. Elle imagine que quelques individus, peut-être minoritaires, oseront reprendre possession de leur existence.
J'aime cette idée parce qu'elle ne condamne pas notre époque. Elle nous laisse responsables de ce que nous en faisons.
Et peut-être est-ce là, finalement, le plus bel enseignement de cette étrange prédiction : le progrès nous offre des moyens toujours plus puissants de gagner du temps. Encore faut-il que nous sachions en préserver une part pour vivre.
Source de l'entretien : Archives INA, 25 septembre 1985.
Remerciements
Je tiens à exprimer ma sincère gratitude au professeur en sociologie, Patrick Amey, à l’Université de Genève (UNIGE), pour avoir porté à mon attention ces paroles remarquables de Marguerite Duras.
Au-delà de cette découverte, je souhaite le remercier pour cette précieuse qualité qui caractérise les véritables passeurs de savoir : éveiller la curiosité, ouvrir des perspectives et nous inviter à regarder autrement ce que nous pensions connaître.
Car le plus bel enseignement n'est peut-être pas celui qui apporte des réponses, mais celui qui fait naître de nouvelles questions.
Gilles Brand
LOGOS — Une parole droite






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