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Maroc : quand une jeunesse préfère la frontière à la promesse

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    Rédaction Logos
  • il y a 3 jours
  • 4 min de lecture

Par Gilles Brand - rédacteur en chef LOGOS






La crise de Ceuta ne raconte peut-être pas d’abord une histoire de migration. Elle raconte quelque chose de beaucoup plus profond : la rupture progressive entre une partie de la jeunesse marocaine et la promesse que son propre pays lui adresse.



Les images de Ceuta ont quelque chose de vertigineux. Fin juillet, des dizaines de milliers de personnes venues du Maroc ont franchi la frontière de l’enclave espagnole. L’ampleur du mouvement est exceptionnelle. Mais il serait tentant de ne voir dans cet épisode qu’une nouvelle crise migratoire aux portes de l’Europe.

Ce serait probablement passer à côté de l’essentiel.

Car une frontière ne devient pas soudainement attractive pour des dizaines de milliers de personnes simplement parce qu’elle paraît franchissable. Il faut encore qu’existe, de l’autre côté, l’idée d’un ailleurs préférable.


Un pays qui s’est pourtant profondément transformé

Le paradoxe marocain mérite d’être regardé sans caricature.

Le Maroc n’est pas un pays immobile. Depuis plusieurs décennies, le royaume s’est profondément modernisé : infrastructures, autoroutes, ports, industrie automobile, aéronautique, tourisme, investissements étrangers, énergies renouvelables, développement urbain.

Le pays possède aujourd’hui des infrastructures et des filières industrielles qui lui donnent une place particulière sur le continent africain.

Et pourtant quelque chose résiste aux statistiques.

Le développement économique ne produit pas automatiquement le sentiment de participer au développement.

C’est précisément le cœur de l’analyse proposée par l’économiste Jamal Bouoiyour dans une tribune publiée par Le Monde. Pendant longtemps, la stabilité du pays pouvait compenser certaines frustrations parce qu’elle s’accompagnait d’une promesse crédible d’amélioration des conditions de vie.

Lorsque cette perspective s’éloigne, notamment pour les jeunes, le contrat social commence à se fissurer.

Voilà peut-être le véritable sujet.

Un pays peut s’enrichir sans que chacun ait le sentiment d’avancer avec lui.



Le développement n’est pas seulement une affaire de béton

C’est une erreur assez répandue dans les politiques publiques contemporaines : confondre développement et accumulation d’infrastructures.

Une autoroute est indispensable. Un port peut transformer une région. Une ligne ferroviaire peut modifier profondément l’économie d’un territoire.

Mais aucune infrastructure ne répond à cette question intime que se pose un jeune de vingt ans :

« Quelle place cette société me réserve-t-elle ? »

C’est ici que commence le contrat social.

Il concerne l’emploi, bien sûr. Mais également l’école, la santé, le logement, la possibilité de créer une entreprise, la confiance dans les institutions, la liberté de s’exprimer et, surtout, le sentiment que le mérite peut réellement modifier une destinée.

Le défi du Maroc pourrait donc être moins de construire davantage que de faire en sorte que chacun puisse davantage participer à ce qui est construit.

Passer, en quelque sorte, de la construction du pays à la construction des possibilités offertes à ceux qui l’habitent.


Ceuta comme un vote sans bulletin

Il faut alors regarder différemment ces milliers de jeunes avançant vers Ceuta.

Ceuta pourrait être interprétée comme une forme étrange de manifestation politique.

Pas de pancartes. Pas de slogans. Pas de parti.

Simplement des corps qui franchissent une frontière.

Une manière brutale de dire :

ailleurs semble encore possible.

Dans de nombreux pays, les gouvernements observent attentivement les intentions de vote de leur jeunesse. Ils devraient peut-être observer avec autant d’attention ses intentions de départ.

Car lorsqu’une génération commence à imaginer son avenir principalement hors de son pays, quelque chose de beaucoup plus important qu’un indicateur économique est en train de se détériorer : la confiance.


Et si la question politique était aussi celle de la parole ?

Une société ne tient pas uniquement parce qu’elle distribue de la croissance.

Elle tient parce qu’elle permet également à ses citoyens de participer à son récit.

Le Maroc dispose d’institutions, d’élections, d’un Parlement, d’une société civile et d’une presse. Mais une question demeure : les espaces de débat, de critique et de participation permettent-ils suffisamment aux frustrations sociales de devenir des propositions politiques avant qu’elles ne deviennent des colères ?

C’est un point essentiel.

Lorsque les institutions permettent d’exprimer le désaccord, celui-ci peut devenir politique.

Lorsqu’elles ne le permettent pas suffisamment, il cherche d’autres chemins.

Parfois la rue. Parfois les réseaux sociaux. Parfois une frontière.


Attention cependant aux explications trop simples

Une autre prudence s’impose.

Depuis la crise, une question traverse l’Europe : les autorités marocaines ont-elles volontairement laissé se produire l’afflux vers Ceuta afin d’exercer une pression sur l’Espagne ?

L’hypothèse existe et alimente aujourd’hui encore des analyses contradictoires.

Elle ne doit donc être ni balayée, ni transformée prématurément en certitude.

LOGOS préfère ici conserver le doute plutôt que fabriquer une vérité confortable.

Car même si une instrumentalisation politique devait un jour être démontrée, elle n’expliquerait pas tout.

On peut ouvrir une frontière.

On ne fabrique pas en quelques heures le désir de la franchir.


Le véritable indicateur d’un pays

La question posée au Maroc dépasse finalement largement le Maroc.

Elle concerne toutes les sociétés qui pensent pouvoir remplacer un projet collectif par des indicateurs de croissance.

La richesse d’un pays ne se mesure pas seulement au nombre de kilomètres d’autoroutes construits, à ses investissements étrangers ou à la taille de son PIB.

Elle se mesure également à quelque chose de beaucoup plus difficile à quantifier :

le nombre de jeunes qui pensent encore que leur avenir peut s’écrire chez eux.

C’est peut-être cela que Ceuta vient brutalement rappeler.

Le Maroc n’a sans doute pas besoin de renoncer à son développement économique. Au contraire.

Mais il doit réussir quelque chose de plus difficile encore : transformer cette réussite en mobilité sociale, en confiance institutionnelle, en liberté d’initiative et en espérance individuelle.


Parce qu’un contrat social n’est jamais véritablement écrit dans une Constitution ou dans un programme gouvernemental.

Il existe dans la réponse que chaque génération apporte silencieusement à une question très simple :

« Ai-je encore une raison de construire ma vie ici ? »

Lorsque trop de jeunes répondent non, ce n’est plus seulement une frontière qui vacille.

C’est la promesse d’un pays.


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