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Quand la démocratie ne promet plus rien

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    Rédaction Logos
  • il y a 2 heures
  • 5 min de lecture

Par Georges Dunand - journaliste citoyen LOGOS





Les institutions peuvent continuer à fonctionner longtemps après que leur raison d’être s’est affaiblie

Une démocratie ne repose pas uniquement sur des élections, des constitutions, des tribunaux ou des parlements.


Elle repose d’abord sur une promesse.

La promesse que chacun peut prendre part à la destinée commune. La promesse que le pouvoir ne sera jamais une propriété privée. La promesse que la parole du citoyen, même modeste, peut encore infléchir le cours des choses. La promesse, enfin, que la génération suivante recevra autre chose qu’un pays administré : un monde habitable, une histoire compréhensible et quelques raisons d’espérer.


Lorsque cette promesse s’efface, les institutions deviennent des mécanismes. Les citoyens deviennent des spectateurs. Les élites deviennent des gestionnaires de positions. Et la civilisation, même brillante, ne sait plus très bien ce qu’elle cherche à transmettre.

Tout continue pourtant de fonctionner en apparence.

Les élections sont organisées. Les lois sont votées. Les commissions siègent. Les partis publient leurs programmes. Les administrations produisent des rapports. Les gouvernements communiquent. Jamais peut-être la démocratie n’aura autant parlé d’elle-même, de ses procédures, de sa transparence et de ses valeurs.

Mais derrière cette abondance de paroles, une question demeure : que promet-elle encore réellement ?

Non pas au sens électoral du terme. Les campagnes sont pleines de promesses. Elles promettent davantage de pouvoir d’achat, de sécurité, de logements, de croissance, de services publics ou de baisses fiscales. Ces engagements peuvent être nécessaires. Mais ils ne constituent pas, à eux seuls, une vision politique.


Une démocratie ne peut pas se limiter à l’organisation technique des intérêts particuliers. Elle doit aussi dire ce qui nous relie, ce que nous voulons préserver et ce que nous avons le devoir de transmettre.


Or nos systèmes politiques donnent parfois le sentiment d’avoir renoncé à cette hauteur.

La politique devient une succession de réactions. On répond à l’urgence du jour, au sondage de la semaine, à la colère momentanée, à la polémique numérique. Le temps politique se raccourcit.

L’élu pense à la prochaine échéance. Le parti pense à sa position. L’administration pense à la conformité de la procédure. Le citoyen, lui, finit par ne plus savoir où se trouve la décision.

Cette dilution des responsabilités nourrit une impression dangereuse : celle d’un pouvoir partout présent, mais nulle part véritablement assumé.

Le citoyen est consulté, informé, sondé, ciblé, parfois même écouté. Mais il ne se sent pas nécessairement davantage acteur. Il vote, puis regarde. Il commente, puis attend. Il s’indigne, puis passe à une autre indignation.


Peu à peu, la démocratie représentative risque de devenir une démocratie de représentation au sens théâtral : la scène politique joue, les citoyens assistent, les médias commentent et les réseaux sociaux distribuent les applaudissements ou les huées.

Le problème n’est pas que le peuple serait devenu indifférent. Bien au contraire. Les citoyens se passionnent encore pour leur avenir, leur quartier, l’école de leurs enfants, la santé, la sécurité, l’environnement ou la justice sociale. Mais beaucoup ne croient plus que les institutions soient capables de transformer durablement cette énergie en action commune.


Ce découragement ne produit pas toujours l’abstention. Il peut également produire la colère, le vote de rupture, le besoin d’un pouvoir plus vertical ou la recherche d’un dirigeant qui prétendra trancher ce que les institutions ne savent plus décider.

C’est ici que se trouve la fragilité profonde de nos démocraties.

Lorsqu’elles cessent d’incarner une promesse, elles laissent le champ libre à ceux qui promettent la simplicité. Un responsable unique. Une volonté unique. Un peuple présenté comme homogène. Des ennemis clairement désignés. Des décisions rapides débarrassées des lenteurs du débat.


La démocratie apparaît alors comme une faiblesse, alors que sa lenteur devrait être la forme civilisée de la prudence. Mais encore faut-il que cette lenteur conduise quelque part.


Le compromis n’est pas une vertu lorsqu’il devient immobilisme.

La modération n’est pas une qualité lorsqu’elle sert à éviter toute décision. La complexité n’est pas un argument lorsqu’elle devient une excuse permanente. Et le consensus ne peut pas consister à renoncer collectivement à choisir.


La Suisse connaît mieux que d’autres la valeur du compromis, du fédéralisme et de la démocratie directe. Ces équilibres constituent une force considérable. Ils protègent le pays contre les emballements, les ruptures brutales et la concentration du pouvoir.

Mais aucun modèle institutionnel n’est éternellement protégé par ses seules qualités historiques.


Même une démocratie stable peut se fatiguer.

Même une société prospère peut perdre le sens du bien commun. Même des institutions solides peuvent devenir trop éloignées du quotidien, trop technocratiques ou trop préoccupées par leur propre préservation.


La question n’est donc pas de condamner les élites, les élus ou les institutions. La démocratie ne progressera pas par la désignation de nouveaux coupables. Elle progressera en rétablissant une exigence : le pouvoir doit à nouveau rendre visible sa finalité.


Pourquoi décidons-nous ? Au nom de quoi renonçons-nous ? Que voulons-nous léguer ?Quelle société souhaitons-nous rendre possible dans vingt ou trente ans ?

Ces questions sont plus difficiles qu’un slogan de campagne. Elles obligent à sortir de la seule gestion. Elles demandent du courage, car transmettre suppose de choisir. On ne peut pas tout conserver, tout financer, tout promettre et satisfaire simultanément toutes les attentes.


La grandeur d’une démocratie ne réside pas dans sa capacité à éviter les conflits. Elle réside dans sa capacité à les transformer en décisions légitimes, compréhensibles et orientées vers l’avenir.

Il faut donc redonner du sens à la responsabilité politique.

Être élu ne devrait pas seulement signifier occuper une fonction, arbitrer des dossiers ou défendre une position partisane. Être élu, c’est recevoir provisoirement une part de la destinée collective. C’est répondre de ce qui sera encore debout lorsque le mandat sera terminé.


Il faut également redonner au citoyen autre chose qu’un rôle de juge périodique. Une démocratie vivante ne convoque pas le peuple uniquement pour approuver, refuser ou sanctionner. Elle lui permet de comprendre, de participer et de mesurer les conséquences des choix collectifs.

Enfin, il faut retrouver le sens de la transmission.

Une civilisation ne transmet pas seulement des infrastructures, des finances publiques ou des lois. Elle transmet une manière de regarder le monde, une certaine idée de la dignité humaine, le goût du débat, le respect du désaccord et la conviction que la liberté oblige autant qu’elle protège.

C’est peut-être cela, la promesse démocratique essentielle : nous ne sommes pas uniquement les habitants provisoires d’un territoire. Nous en sommes les dépositaires.

Nous recevons un pays que d’autres ont construit, imparfaitement mais patiemment. Nous avons la responsabilité de ne pas simplement le consommer, de ne pas l’épuiser dans les rivalités immédiates et de ne pas réduire la politique à la défense de nos seuls intérêts.

Une démocratie demeure vivante tant qu’elle sait répondre à cette question : qu’allons-nous transmettre à ceux qui ne votent pas encore ?


Lorsqu’elle ne sait plus y répondre, elle continue peut-être à administrer le présent. Mais elle cesse peu à peu de préparer l’avenir.

Et une démocratie qui ne prépare plus l’avenir finit toujours par devenir le passé.

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