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Sur une plage de Sicile, Samba m’appela Simba

Photo du rédacteur: Rédaction Logos
Rédaction Logos
il y a 15 minutes
4 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur en chef LOGOS


🎵 Avant d’écouter…

Il est des rencontres qui semblent d’abord ordinaires, puis qui laissent une trace bien plus profonde qu’on ne l’aurait imaginé.

Sur une plage de Sicile, un jeune homme venu du Sénégal, un bracelet offert, quelques mots échangés… et soudain, derrière les parcours, les frontières et les apparences, deux histoires se croisent.

Cette composition originale de LOGOS Studio accompagne ce moment suspendu. Elle évoque le voyage, l’exil, la Méditerranée, mais surtout cette part d’humanité qui surgit parfois là où on ne l’attend pas.

Écoutez d’abord.

Puis entrez dans l’histoire de Samba… et de ce prénom qu’il m’offrit sans savoir ce qu’il réveillait en moi : Simba.



Simba et Samba


Il s’appelle Samba. Il est Sénégalais. Aujourd’hui, il fête ses vingt-trois ans.

Je l’ai rencontré sur une plage de Sicile, sous cette lumière méditerranéenne qui rend les couleurs plus franches et les visages parfois plus lisibles. Il avançait sur le sable avec quelques bijoux africains à vendre, comme tant d’autres hommes que nous croisons sans vraiment les regarder, silhouettes devenues presque familières de nos étés européens.


Je l’avoue : lorsque je le vis s’approcher, je m’attendais au scénario habituel. Une insistance polie, peut-être un peu de pression, puis ce petit jeu de négociation dont chacun connaît les règles.

Rien de cela ne se produisit.

À la place, une conversation commença.

Une vraie.


Samba me raconta qu’il était arrivé en Europe deux ans plus tôt, par Lampedusa. Derrière ce seul mot, Lampedusa, il y a déjà tant de choses que nous imaginons mal : la mer, l’attente, l’incertitude, les frontières, les peurs, les espoirs que l’on enferme dans un sac trop léger.

Mais Samba ne cherchait pas à raconter sa vie pour susciter la compassion. Il parlait simplement de son chemin.

Bientôt, il quittera l’Italie. Il partira pour Berlin, où il espère travailler dans la restauration. Une nouvelle ville, une autre langue, une autre étape. À vingt-trois ans, il continue d’avancer.

Puis quelque chose d’inattendu se produisit.

Au lieu de me vendre un bracelet, Samba m’en offrit un.


Un bracelet venu de son Sénégal natal.

Ce n’était presque rien. Quelques fils, quelques couleurs, un objet léger autour du poignet. Et pourtant, soudain, ce bracelet avait le poids d’un geste.

Celui qui était venu vendre venait de donner.

Celui que j’avais instinctivement placé dans la position de celui qui demande se retrouvait dans celle de celui qui offre.

Notre regard sur l’autre venait silencieusement de se renverser.

Puis Samba me regarda et me dit :

« Toi tu es Simba. »

Je souris.

Il ne pouvait pas savoir.


Dans Le Roi Lion, Simba est celui qui perd son père. Celui qui s’éloigne, qui porte longtemps une blessure invisible, avant de comprendre qu’il faut continuer à avancer avec ce qui demeure en nous de ceux qui sont partis.

Samba ignorait évidemment cette résonance personnelle.


Il ignorait qu’avec ce simple prénom lancé sur une plage de Sicile, il venait toucher une partie très ancienne de mon histoire.

Il n’avait rien calculé.

Et c’est précisément pour cela que l’instant fut si fort.

Les plus grandes émotions ne viennent pas toujours des discours préparés, des cérémonies ou des longues confidences. Elles surgissent parfois d’un jeune homme de vingt-trois ans, rencontré par hasard au bord de la Méditerranée, qui vous tend un bracelet et vous donne un nom sans savoir qu’il vient de déplacer quelque chose en vous.


Nous passons une grande partie de notre existence à regarder le monde au travers de catégories.

Le vendeur ambulant.Le migrant.L’Africain.Le touriste.L’Européen.

Ces mots ont leur utilité, mais ils deviennent dangereux lorsqu’ils nous dispensent de regarder les personnes.

Car derrière le vendeur de bracelets, il y avait Samba.

Un jeune Sénégalais qui fête aujourd’hui ses vingt-trois ans.

Un homme arrivé par Lampedusa. Un futur employé de restaurant à Berlin, peut-être. Un garçon qui porte avec lui le Sénégal, l’Italie, bientôt l’Allemagne, et sans doute quelques rêves qu’il ne m’a pas racontés.

Et derrière le touriste qu’il avait devant lui, il y avait aussi une histoire qu’il ne connaissait pas.


Deux mondes se sont rencontrés pendant quelques minutes.

C’est peut-être cela, au fond, que nous oublions.

Nous parlons énormément de migrations, de frontières, d’intégration, de cultures et d’identités. Nous produisons des statistiques, des débats, des jugements, parfois des peurs parfaitement compréhensibles.


Mais entre toutes ces grandes questions existe encore une réalité élémentaire : la rencontre.

Une rencontre ne résout aucune question géopolitique. Elle n’efface pas les difficultés du monde. Elle ne doit pas non plus nous conduire à une naïveté confortable.

Elle fait quelque chose de plus modeste et peut-être de plus précieux.

Elle redonne un visage.

Samba repartira bientôt vers Berlin.

Peut-être ne le reverrai-je jamais.

Mais il restera ce bracelet autour de mon poignet, et cette étrange parole déposée sur une plage sicilienne : Simba.

Il existe des jours où le monde semble brutal, fermé, prévisible. Nous croyons déjà savoir qui sont ceux que nous allons rencontrer avant même qu’ils aient parlé.


Et puis un inconnu s’approche.

Nous pensions qu’il voulait nous vendre quelque chose.

Il nous offre un bracelet.

Nous pensions échanger quelques euros.

Nous échangeons quelques fragments de vie.

Nous pensions croiser un vendeur.

Nous rencontrons Samba.


Sachons encore nous arrêter. Sachons écouter. Sachons regarder véritablement les visages qui passent devant nous.

Le monde est certainement rempli de difficultés.

Mais il est aussi, pour celui qui accepte encore de le voir, rempli de magnifiques surprises.


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