Une Vaillante
- Rédaction Logos

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Un témoignage inédit d’Armand Cacheux

Préface
Une mémoire retrouvée
Certains textes ne viennent pas des bibliothèques, mais des archives familiales.
Le manuscrit que nous publions ici, rédigé par Armand Cacheux, appartient à ces récits rares qui traversent le temps presque par hasard. À travers la vie de Victoire Guerrier, devenue Madame Tinayre, c’est toute une époque qui réapparaît : celle des bouleversements sociaux du XIXᵉ siècle, des idéaux humanitaires, des drames de la Commune et des chemins de l’exil.
Mais ce texte est plus qu’un témoignage historique. Il est le portrait d’une femme courageuse, engagée, que l’histoire n’a pas brisée.
Conservé au sein de la Collection Jacqueline Aude Courajod, ce manuscrit constitue une véritable photographie d’une époque. En le publiant aujourd’hui, LOGOS souhaite simplement redonner voix à ces mémoires discrètes qui éclairent, autrement, le passé.
Rédaction LOGOS
Une Vaillante
(Histoire qui commence en 1870)
Il est assez fréquent qu’une personne âgée, lorsqu’elle raconte une histoire, se réfère au passé et souligne alors que du temps de sa jeunesse la vie avait plus d’attrait qu’aujourd’hui.
La vie paraissait alors moins merveilleuse pour certains, plus austère, elle est dure, impitoyable.
La vie est une énigme. Devenir un vieillard nécessite sagement de se conformer à cette déclaration lucide.
Je vais raconter une histoire d’un temps révolu, cette histoire n’est ni rocambolesque ni gaie, je le regrette, c’est néanmoins une histoire vraie.
Inventée ? Non ! c’est une histoire véridique d’une femme dont les épisodes de sa vie mouvementée, tragique et douloureuse méritent d’être gravés en mémoire tant j’en fus impressionné.
Je l’ai notée afin d’en garder le souvenir et pour vous la faire connaître.
Née de parents Auvergnats, jeune encore elle vint à Paris et fit dans cette ville la connaissance d’un de ses concitoyens nommé Tinayre, libraire, possesseur d’une librairie renommée et fort bien achalandée.
Furent-ils attirés tous deux l’un vers l’autre parce qu’ils étaient du même pays ? C’est très probable.
Mais c’est surtout qu’éprouvant une estime réciproque de laquelle naquirent des sentiments affectifs qu’ils s’aimèrent et s’unirent.
De leur vie commune, ils eurent deux garçons, quelques années plus tard de nouveau un garçon et finalement une fille.
Tout paraissait alors aller le mieux dans ce jeune ménage.
L’harmonie y régnait en maîtresse, ils étaient heureux.
Leurs conceptions sur l’existence ne différaient pas, ils s’entendaient à merveille, tous deux étaient très évolués d’idées humanitaires, fervents patriotes, bien qu’anticléricaux, ils voulaient venir en aide au peuple dans leurs justes et légitimes revendications.
Disciples du philosophe mathématicien Auguste Comte, créateur de la doctrine positiviste, ils formaient à améliorer le sort des travailleurs, des déshérités, des malheureux, des humbles par de nouvelles idées.
Le libraire, bon époux, bon père, tout en aimant son pays ne s’occupait pas de politique.
Ses livres et sa famille suffisaient à son bonheur.
Il avait la passion des beaux livres, c’était un érudit, un collectionneur, il aimait la vie paisible.
Je n’ignorais pas que sa femme suivait les assemblées populaires, qu’elle y prenait la parole, qu’elle était devenue l’amie de Louise Michel la révolutionnaire.
Cela lui valut l’appellation de Vierge rouge.
Que cela l’inquiétait un peu, mais il voulait laisser toute liberté à sa femme.
Il convenait qu’elle tenait à répandre des idées d’espérance empreintes de bonté, de justice, de solidarité.
Par la formation aux idées sociales humanitaires Madame Tinayre était préparée à devenir une indépendante, une libertaire par son anticléricalisme.
Une libre penseuse par ses dons de facile élocution, de culture, de sensibilité.
Ses paroles pouvaient être entendues dans les assemblées politiques rêvant la Commune ? Cela paraît certain.
Dans ces réunions populaires elle stigmatisait les dirigeants, s’indignant qu’il y eût tant de misère en France, revendiquait des secours pour les sans travail, les veuves, les orphelins, les filles mères.
Il faudrait créer des asiles pour venir en aide à tous ces malheureux.
Féministe elle réclamait l’égalité de salaire pour la femme à travail égal à celui de l’homme.
Sa parole était aisée, d’une puissance convaincante mais bien qu’énergique, elle était toujours énoncée en termes choisis et modérés.
Elle enthousiasmait ses auditeurs.
Ils avaient confiance en elle, la savaient droite et honnête.

Un jour tous apprirent avec stupeur que la Garde Nationale avait été chargée par les dirigeants d’arrêter Louise Michel et Madame Tinayre, toutes deux révolutionnaires, accusées faussement d’ailleurs d’avoir conduit le groupe des pétroleuses pour brûler le musée du Louvre et mettre le feu aux bâtiments ministériels des Tuileries.
Madame Tinayre fut recherchée pendant plusieurs jours, mais en vain.
Elle disparaissait comme par enchantement, était signalée dans un arrondissement et l’on apprenait qu’elle avait pris la parole dans un autre.
Devant les difficultés de s’emparer d’elle, de guerre lasse la garde fut chargée d’arrêter son mari le libraire, n’était-il pas responsable des actes de sa femme ?
Il fallait à tout prix s’en emparer et le conduire au Châtelet où il serait jugé.
Apprenant qu’on avait arrêté son mari et conduit celui-ci au Châtelet, Madame Tinayre eut la témérité de s’y rendre pour le faire libérer.
Elle prouverait son innocence, dirait qu’elle seule était responsable et se constituerait prisonnière si le fallait à condition qu’on lui rende son mari.
Le garde qui la reçut la fit entrer dans une petite salle pour la questionner et entendre ses doléances.
Le soldat était un dur, rompu aux fortes émotions, cuirassé contre toute sensibilité.
Mais malgré cela, devant cette femme affolée, hors d’elle, révoltée contre une telle injustice, il fut complètement désemparé.
Puis s’apercevant qu’elle était enceinte, il pâlit, perdit toute assurance.
Alors s’approchant d’elle avec déférence, la prit par le bras, la conduisit vers une petite porte dissimulée dans le mur donnant accès dans la rue.
Se penchant vers cette femme angoissée, malheureuse, il lui dit à l’oreille avec douceur qu’on avait libéré son mari la veille, qu’il fallait qu’elle retourne chez elle immédiatement en suivant les rues les moins fréquentées pour ne pas être reconnue.
Puis ouvrit la porte et délicatement avec ménagement la conduisit dehors.
Par grande pitié pour cette femme, le garde avait menti.
Dès que Madame Tinayre put se retrouver chez elle, ses collègues qui l’attendaient lui apprirent sans ménagement, brutalement, qu’on avait fusillé son mari la veille.
Madame Tinayre s’écroula, tomba à terre, perdit connaissance.
Ses compagnes s’empressèrent à la soigner mais elles eurent de la peine à la ranimer.
Ayant repris ses sens, toutes lui conseillèrent de quitter Paris sans tarder, de se rendre en Suisse où déjà plusieurs des leurs s’y étaient réfugiés.
Elle comprit que toute résistance devenait inutile sinon elle et les siens seraient fusillés.
Pour protéger ses trois jeunes garçons et l’enfant qu’elle portait en elle, elle résolut sans tergiverser à quitter Paris au plus vite.
Confia le plus jeune de ses fils à des parents.
Puis s’enfuit acheter une petite voiture de maraîcher.
La couvrit de quelques légumes qu’elle mit en marchandise.
Vêtit ses deux garçons en petits paysans et ils partirent.
Mais arrivés à la porte de Paris, ils furent pris de panique.
Une angoisse violente s’empara d’eux.
Ils venaient de voir aux barrières des gendarmes, comment pourraient-ils passer sans être arrêtés ?
Hardiment, résolument Madame Tinayre sans hésitation marcha droit devant elle.
Ils ne furent pas soupçonnés et purent franchir la barrière où les avait vus pour des paysans tout autant.
Cette malheureuse femme enceinte devenue veuve brutalement avec ses deux enfants quittait Paris.
Tous trois le cœur ulcéré d’avoir perdu ce saint homme de mari et de père, désarmés, privés de son soutien matériel, devaient désormais survivre à cœur vaillant.
Fuyant secours comme des animaux traqués, accablés d’adversité ayant tout perdu, ils se sentaient désormais plongés dans une misère affreuse.
Mais Madame Tinayre songeait aussi à ses beaux rêves de société plus humaine, de prospérité dans son pays.
Une conciliation plus humaine des conditions sociales de chaque citoyen.
Elle avait espéré vivre en un pays où chacun aurait participé au bien général.
Elle avait songé à fonder des corporations où patrons et ouvriers seraient représentés.
Former des syndicats, des cellules d’initiation à l’œuvre commune.
Et maintenant elle était chassée de son pays dans la nécessité de fuir.
Tous trois à pied traversèrent toute la France, couchant au bord des routes, à l’entrée des bois, au pied des meules de foin.
Ils mirent plus de six jours avant d’arriver à Genève.
Épuisés, à bout de forces et dans un total état de dénuement.
Des amis, des collègues les accueillirent et les réconfortèrent.
La plupart étaient des Communards notoires exilés recueillis par la République de Genève.
L’un d’eux nommé Babis, très connu, estimé et aimé des Genevois, dépourvu de moyens d’existence au point que pour lui permettre de vivre, le gouvernement de Genève lui confia un modeste emploi au théâtre où il faisait office de bibliothécaire.
Ce fameux Babis s’était démené pour découvrir un gîte pour ses amis Tinayre.
Il y parvint, en trouva un à Carouge puis il chercha également du travail pour les deux jeunes garçons.
Il fut assez heureux d’en trouver aux abattoirs où les attendait un travail répugnant et dangereux.
Il consistait à enlever aux têtes des bœufs abattus leurs cornes, de nettoyer celles-ci et ce travail pour un salaire dérisoire.
Ils s’y soumirent à contrecœur par nécessité.
Combien de temps les Tinayre restèrent-ils à Carouge ?
Je l’ignore, ce que je sais c’est qu’ils y vécurent pauvrement.
Sitôt la République proclamée en France, Madame Victoire et ses deux fils retournèrent à Paris.
Peu de temps après son arrivée elle envoya ses deux fils en Turquie où des amis se chargèrent de leur entretien et de leur faire apprendre un métier.
À l’un celui de graveur sur bois pour l’illustration de journaux et de livres, de l’autre celui de dessinateur pour journaux illustrés.
Quant au cadet qui était resté à Paris chez des parents il suivit les cours de l’École d’Art.
Plusieurs années se passèrent.
Pendant ces années je fis à Genève mes études aux écoles d’art.
J’y appris le métier de graveur sur bois pour éditions françaises avec M. Martin, un Auvergnat également.
Mais devenu très habile, un excellent ouvrier, un artiste fin, distingué et cultivé, un éminent professeur.
Vers la fin de mon apprentissage mon professeur me dit avoir reçu de son ami Tinayre une lettre lui demandant de lui envoyer un de ses élèves les mieux qualifiés pour le seconder dans ses travaux.
Mon professeur m’offrit cette situation que j’acceptai avec empressement et reconnaissance.
Et je me rendis à Paris le lendemain.
À mon arrivée j’étais chez Tinayre.
Depuis nous nous entendions sur les conditions de mon travail.
Au bout de quelques semaines nous étions liés d’amitié.
J’aimais mon métier.
Il me passionnait.
Je le trouvais intéressant parce qu’il demandait des connaissances en dessin, savoir le sens des valeurs, la précision du travail.
Mais plus tard je compris que ce métier exigeait constamment un effacement de sa personnalité.
Il y avait lieu d’interpréter le dessin d’une personnalité différente de la sienne en y adaptant encore des moyens techniques appropriés.
Cela devenait un refoulement permanent de sa propre personnalité.
Un jour Julien Tinayre, plus en verve que de coutume me raconta que dans sa famille on possédait une puissante dentition.
Que lui-même avait eu un accident dans sa jeunesse et s’était brisé une dent au devant le la mâchoire supérieure et que peu de temps après la partie cassée avais repoussé,
qu'actuellement il n'y paraissait plus.
Bien que j'eusse toute confiance en Tinayre, il crut voir que je doutais de son récit,
aussi me le fit-il confirmer par sa femme, Marcelle Tinayre.
Je fus très étonné de constater que chez eux la dentition était si prolifique.
Il m’invita à dîner chez lui pour me confirmer son dire.
Son fils me présenta à elle, et de suite Madame Tinayre me tendit la main avec affabilité,
je puis dire avec convivialité peut-être en le faisant se souvenait-elle de son accueil à Genève.
Je remarquais combien elle avait le type auvergnat prononcé, de taille plutôt en dessus de la moyenne, forte, puissante, les hanches larges, elle donnait l'impression d'être née pour procréer et de posséder une santé d'une hérédité ancestrale, paysanne des plus robuste.
Tinayre m'avait dit également que chez eux la dentition était pourvue d'une doubles rangée de dents et pour me confirmer son dire, il pria sa mère présente ce jour là chez lui, de me montrer qu'il ne m'avait pas raconté une galéjade.
C'est chez Julien Tinyare, le fils aîné chez qui je travaillais que je fis la connaissance de sa mère, Madame Tinayre, "La Révolutionnaire".
Je m'attendais à voir une agitée, une illuminée, une névrosée et je vis une femme
simple, modeste, vive d'esprit, intelligente, bienveillante, aimable et des plus paisible.
Je n'en revenais pas de mon erreur.
De très bonne grâce Madame Tinayre se prêta au désir de son fils.
Elle se leva, s’approcha de moi, ouvrit la bouche et je vis briller à la mâchoire inférieure une double rangée de dents magnifiques.
J’avoue avoir été intrigué par cette singularité qui me parut une anomalie.
Pourtant je m’extasiais sur une si généreuse manifestation de la nature.
Me disant en moi-même que cette fameuse Auvergnate m’aurait mieux convenu qu’à Madame Tinayre car je ne trouvais pas cette parure très féminine.
J’eus l’impression qu’elle était l’indice d’un matérialisme presque bestial.
Et pourtant cette femme demeurait d’une vive intelligence, l’esprit ouvert à toute manifestation de la pensée.
Elle était maternelle, généreuse d’une grande bonté, d’une extrême douceur.
Les fils Tinayre avaient tous deux acquis en Hongrie un métier leur permettant de gagner leur vie.
Deux s’étaient mariés et avaient des enfants.
Le troisième fils avait choisi la carrière militaire et était parti au Dahomey comme correspondant de guerre pour un grand journal.
La fille de Madame Tinayre conçue dans de lamentables conditions était une très jolie fille.
Puis devint une très belle femme.
Se maria à un libraire très connu et très estimé des artistes et des bibliophiles.
Il s’appelait Pelletan.
Il avait sa maison d’édition sur le Pont Saint-Germain.
Un jour qu’on voulait appeler un jour glorieux nous apprîmes avec joie que la République française reconnaissante envers les citoyens qui avaient éprouvé de leurs sacrifices pour sauvegarder la liberté voulant les honorer, les libres penseurs comme on les appelait, venait de nommer Madame Tinayre directrice de l’hôpital pour femmes de Bicêtre.
Pouvait-on offrir à celle-ci une situation plus conforme à ses belles qualités ?
Je ne le pense pas.
Cette heureuse nouvelle fut accueillie avec joie, satisfaction et une vive émotion par tous ceux qui la connaissaient.
La pauvre méritait bien ce tardif hommage.
Personnellement je m’en réjouis pour elle et pour les siens.
Madame Tinayre demeura dans cette maison hospitalière jusqu’à la fin de ses jours.
Il ne me reste à vous apprendre pour ceux qui ne sont pas renseignés comment s’appelait Madame Tinayre avant son mariage.
Vous trouverez sans doute aussi qu’il y a vraiment des noms qui renferment en eux le sens de leur prédestination.
Madame Tinayre jeune fille s’appelait :
Victoire Guerrier
(A. Cacheux)
Postface de Logos
Ce récit n’est pas seulement celui d’une femme, mais celui d’une époque où les convictions engageaient des vies entières.
À travers Victoire Guerrier, c’est une certaine idée du courage qui se dessine : silencieuse, tenace, profondément humaine. Une force qui ne se proclame pas, mais qui se vit dans l’épreuve, dans l’exil, dans la fidélité à soi-même.
Ces pages nous rappellent enfin une chose essentielle : l’histoire n’est jamais abstraite.
Elle est faite de destins, et parfois, de noms qui portent déjà en eux leur propre vérité.




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