À ceux qui viendront après nous
- Rédaction Logos

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Marc Aurèle (fiction) - Transcrit et adapté par Gilles Brand

Je vous écris d’un temps que vous diriez troublé. Mais ne vous y trompez pas : chaque époque se croit plus instable que la précédente.
La nôtre ne fait pas exception.
Les frontières s’agitent. Les hommes s’opposent. Les discours se durcissent.
Et chacun croit voir dans son présent une forme d’exception.
J’ai appris à ne pas accorder trop d’importance à ces impressions.
Car le tumulte des choses n’est jamais ce qui perd les hommes.
Ce qui les perd est plus discret.
Ce n’est pas la violence qui me préoccupe le plus. Elle a toujours accompagné les hommes.
Ce qui m’inquiète davantage est l’épuisement.
Non pas celui du corps, qui se repose. Mais celui de l’âme qui juge.
Je vois autour de moi des hommes fatigués de penser.
Non pas ignorants. Non pas incapables.
Mais lassés.
Tout, dans leur monde, sollicite leur jugement. Tout exige d’eux une réponse. Tout les presse de choisir, d’approuver, de condamner.
Et à force d’être ainsi convoquée, leur pensée se trouble.
Elle ne s’exerce plus. Elle réagit.
Je reconnais là un danger plus grand que les conflits eux-mêmes.
Car un homme qui ne prend plus le temps d’examiner devient étranger à lui-même.
Il ne distingue plus ce qui vient de lui de ce qui lui est imposé.
Je me suis souvent rappelé ceci :
Ce n’est pas ce qui arrive qui trouble l’homme, mais le jugement qu’il en forme.
Mais que devient cette maxime lorsque le jugement lui-même s’épuise ?
Alors l’homme simplifie.
Il tranche plus vite. Il doute moins. Il s’attache à ce qui lui demande le moins d’effort.
Non par faiblesse. Mais par fatigue.
Je ne condamne pas ces hommes.
Je les comprends.
Car il faut une certaine force pour rester lent dans un monde pressé.
C’est pourquoi je me suis imposé une discipline simple :
ne pas répondre immédiatement.
Entre ce qui m’apparaît et ce que j’en dis, je laisse toujours un espace.
C’est là que je demeure libre.
Mais je perçois un autre appauvrissement, plus silencieux encore.
Les hommes cessent de s’émerveiller.
Ils expliquent avant de voir. Ils jugent avant de comprendre. Ils nomment avant de contempler.
Et peu à peu, le monde perd pour eux sa profondeur.
Je vous le dis avec gravité :
ce que vous ne savez plus admirer, vous finirez par ne plus le comprendre.
J’ai appris, au milieu des affaires les plus lourdes, à lever les yeux.
À regarder la lumière sur une pierre. Le mouvement d’un arbre. Le simple fait d’exister.
Non pour fuir mes responsabilités. Mais pour ne pas laisser mon esprit se dessécher.
Car une pensée sans émerveillement devient dure.
Et un esprit dur ne rend jamais un jugement juste.
Si je devais vous laisser une seule recommandation, ce serait celle-ci :
veillez sur votre jugement comme sur un bien fragile.
Ne le livrez pas à la précipitation. Ne le laissez pas se fatiguer au point de céder.
Et veillez aussi sur votre capacité à vous étonner.
Car c’est elle qui maintient en vous une juste relation au monde.
Ne cherchez pas à répondre à tout.
Ne croyez pas que votre valeur dépende de la rapidité de vos positions.
Cherchez plutôt à demeurer justes.
Car tant que vous conservez en vous la patience d’examiner et la faculté de vous éblouir,
aucune époque, aussi troublée soit-elle, ne pourra entièrement vous égarer.
Transcrit pour LOGOS
Gilles Brand

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