Dr Jean-Philippe Assal — Ce que l’on transmet sans le savoir
- Rédaction Logos

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Par Gilles Brand - Podologue

Il existe des enseignants dont on se souvient des cours. Et puis il y a ceux dont on découvre, parfois des décennies plus tard, qu’ils ont silencieusement accompagné toute une vie professionnelle. Le professeur Jean-Philippe Assal appartient, pour moi, à cette seconde catégorie.
Lorsque j’étudiais la podologie à Genève, aux Hôpitaux universitaires de Genève, il était mon responsable scientifique. Il était également mon professeur de diabétologie, une discipline qui allait occuper une place importante dans ma pratique future. À cette époque, je ne pouvais évidemment pas mesurer ce que son enseignement allait déposer dans ma manière de soigner. Nous étions là pour apprendre un métier, acquérir des connaissances, comprendre les pathologies, maîtriser des gestes, prévenir les complications, construire un raisonnement clinique.
Nous pensions probablement que devenir soignant consistait d’abord à savoir.
Avec le Dr Jean-Philippe Assal, pourtant, quelque chose d’autre se dessinait déjà. Apprendre la diabétologie ne consistait pas seulement à comprendre une maladie, ses mécanismes, ses complications ou ses risques. Il fallait aussi comprendre la personne qui allait devoir vivre avec elle. Cette idée paraît presque évidente aujourd’hui.
Elle ne l’était pas autant à l’époque.
Le Dr Jean-Philippe Assal a profondément contribué à faire évoluer la prise en charge des maladies chroniques en développant, à Genève, l’éducation thérapeutique du patient. Derrière cette expression devenue familière se trouvait en réalité un changement considérable de perspective : le patient n’était plus seulement celui à qui l’on prescrivait, expliquait ou ordonnait. Il devenait acteur de son traitement, détenteur lui aussi d’un savoir, celui de sa propre expérience. Le soignant connaît la maladie. Le patient connaît la vie avec la maladie. Et ces deux savoirs ne se confondent pas.
Dans un entretien accordé au Temps, le Dr Jean-Philippe Assal évoquait cet « océan de non-dits » qui peut exister entre patients et soignants, et qui finit par enfermer chacun dans une forme de solitude. Cette phrase me revient aujourd’hui avec une force particulière, car après trente-huit années de consultations, je mesure combien une partie du soin se joue précisément dans cet espace invisible : dans ce que le patient ne dit pas immédiatement, dans ce que le soignant ne pense pas toujours à demander, dans ce silence qui peut contenir une peur, un découragement, une honte, une solitude, parfois simplement l’impression de ne pas avoir été entendu.
En diabétologie, cela prend une dimension toute particulière. Un pied diabétique n’est jamais seulement un pied diabétique. Une neuropathie n’est jamais seulement une neuropathie. Une plaie n’est jamais seulement une plaie. Derrière chacune de ces situations, il existe une personne qui doit vivre quotidiennement avec des contraintes, des risques, parfois une perte progressive de sensibilité, une diminution de l’autonomie ou la peur d’une complication grave. Le regard du soignant peut alors se focaliser sur ce qu’il connaît : la peau, la circulation, les appuis, la déformation, la plaie, la prévention. Mais le patient, lui, vit autre chose : l’inquiétude, la fatigue, la répétition, la crainte de perdre son autonomie, parfois la culpabilité de ne pas suivre parfaitement toutes les recommandations qui lui ont été données.
Et c’est là que l’enseignement du Dr Assal prenait toute sa dimension. On ne peut pas véritablement accompagner un patient si l’on ne cherche pas à comprendre ce que la maladie représente pour lui. Bien sûr, la technique demeure indispensable. Un soignant ne peut se réfugier derrière l’empathie pour masquer une insuffisance de compétence. La précision du diagnostic, la compréhension de la biomécanique, la surveillance des risques, la qualité du geste thérapeutique restent des exigences fondamentales. Mais la technique ne suffit pas.
Il faut encore savoir entrer en relation.
Au fil de ma carrière, cette conviction s’est imposée progressivement, parfois sans que je fasse consciemment le lien avec mes années d’études. J’ai appris qu’une consultation pouvait parfois changer de nature en quelques secondes. Un patient venait pour une douleur, puis évoquait son épouse disparue. Un autre venait pour un soin banal, puis parlait de sa peur de perdre son autonomie. Une personne âgée, silencieuse depuis le début de la consultation, finissait par raconter qu’elle ne voyait presque plus personne. Et il arrivait alors que le geste thérapeutique devienne presque secondaire pendant quelques minutes.
Il fallait écouter. Simplement écouter.
Avec le temps, j’ai compris que ces minutes n’étaient jamais perdues. Elles faisaient partie du soin. C’est peut-être cela, au fond, que les professions de santé ont parfois du mal à mesurer parce que cela ne se quantifie pas facilement. Combien vaut une minute d’écoute ? Combien vaut une phrase qui rassure ? Combien vaut le fait de se souvenir du prénom d’un conjoint, d’une inquiétude exprimée plusieurs mois plus tôt ou d’un événement important dans la vie d’un patient ?
Il n’existe aucun barème pour cela. Et pourtant, c’est parfois ce que le patient retiendra le plus.
Je le découvre aujourd’hui avec une intensité particulière. Au moment où j’annonce progressivement à mes patients la fin de mon activité, certaines consultations prennent une dimension que je n’avais pas imaginée. Des regards changent. Des voix se brisent. Quelques patients pleurent. Et, parfois, je suis moi-même profondément ébranlé. Non pas parce que je pensais avoir exercé sans lien humain, bien sûr, mais parce que je n’avais probablement jamais mesuré à quel point cette relation s’était construite au fil des années.
Elle ne reposait pas sur un moment spectaculaire. Elle s’était construite dans une multitude de gestes minuscules : être ponctuel, se souvenir, expliquer, rassurer, prendre des nouvelles, écouter sans juger, toucher avec respect. Et recommencer, consultation après consultation, année après année, parfois pendant vingt ou trente ans. À la fin, cette accumulation porte un nom très simple : la confiance.
C’est aussi ce qui rend aujourd’hui le souvenir du Dr Jean-Philippe Assal si présent. Certains enseignants nous transmettent des connaissances que nous utilisons ensuite consciemment. D’autres nous transmettent une manière de regarder le malade, et cette manière de regarder finit par devenir tellement naturelle que nous oublions d’où elle vient.
Près de quarante ans après mes études, je comprends que l’enseignement du Dr Assal ne s’est pas limité, pour moi, à la diabétologie. Il m’a appris quelque chose de beaucoup plus vaste : un patient n’est jamais réductible à sa pathologie, le dossier médical ne contient jamais toute l’histoire, et le savoir du soignant, aussi indispensable soit-il, ne suffit jamais à lui seul pour comprendre celui qui se trouve en face de lui.
Il existe d’ailleurs quelque chose de profondément émouvant dans la transmission. Celui qui enseigne ignore presque toujours ce que deviendront ses paroles. Une phrase prononcée dans un auditoire peut accompagner un étudiant pendant plusieurs décennies. Une manière d’aborder un patient peut devenir, presque inconsciemment, une manière d’exercer.
Puis cet ancien étudiant transmet à son tour quelque chose à un collaborateur, à un jeune professionnel, parfois même à un patient. Ainsi se construit une médecine humaine, non pas uniquement dans les livres ou les protocoles, mais dans une chaîne presque invisible de transmissions successives.
Au moment de quitter ma pratique, je ressens donc le besoin de regarder en arrière et de dire merci. Merci au Dr Jean-Philippe Assal. Merci à celles et ceux qui, durant mes études à Genève, ont contribué à façonner ma manière d’exercer. Merci à ceux qui m’ont appris que la rigueur scientifique et l’humanité ne s’opposent jamais. Elles se complètent.
Les professions de santé disposent aujourd’hui d’outils extraordinaires. Demain, l’intelligence artificielle augmentera encore leurs capacités diagnostiques. Les données seront plus nombreuses, les analyses plus rapides, les traitements probablement plus personnalisés.
Mais aucune technologie ne supprimera cette question essentielle : qu’est-ce que cette personne, assise devant moi, n’arrive pas encore à me dire ?
C’est peut-être là que commence véritablement le soin. Dans cet espace entre ce que nous savons et ce que l’autre vit. Dans cet espace où le diagnostic rencontre une histoire. Dans cet espace où le geste technique devient une relation.
Près de quarante ans après avoir été son étudiant en diabétologie à Genève, je mesure enfin pleinement ce que le Dr Jean-Philippe Assal nous enseignait déjà : nous ne soignons jamais seulement une maladie. Nous rencontrons une personne. Et parfois, toute une vie professionnelle tient dans la qualité de cette rencontre
« Alors, simplement et très personnellement : Merci, Dr Assal. Une part de ce que j’ai été comme soignant, je vous la dois. »






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