Dubaï, ou la discipline du mirage
- Rédaction Logos

- 27 janv.
- 5 min de lecture
Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS
Lecture stoïcienne d’une ville moderne

Il est tentant de juger Dubaï d’un mot : “mirage”, “décor”, “vitrine”. L’époque aime ces verdicts rapides, parce qu’ils donnent l’illusion de comprendre. Mais une attitude stoïcienne commence par une règle plus austère : ne pas confondre une impression avec un fait, ne pas se laisser gouverner par le plaisir de condamner.
On lit parfois que “plus personne ne veut vivre à Dubaï”. La formule frappe et donc elle circule. Pourtant, la réalité n’obéit pas à nos raccourcis : la ville continue de croître, au point de franchir le cap des 4 millions d’habitants à l’été 2025. Ce contraste n’est pas une contradiction : c’est une invitation à distinguer. Car il existe plusieurs manières de “vivre” quelque part, et toutes ne se valent pas.
Distinguer : résider, réussir, habiter
Résider est un statut. Réussir est une promesse. Habiter est une expérience intérieure.
La confusion entre ces trois niveaux nourrit les malentendus. Une ville peut attirer des résidents et offrir des trajectoires de réussite, tout en laissant une partie de ses habitants dans une sensation d’instabilité, non pas par malveillance, mais par structure.
Le stoïcien ne s’étonne pas que les villes modernes deviennent des systèmes. Il s’interroge plutôt sur ce que ces systèmes font à l’âme : nous rendent-ils plus libres, ou plus dépendants ? Plus simples, ou plus fragiles ?
Ce que Dubaï offre vraiment
Il faut d’abord rendre justice au réel. Dubaï séduit parce qu’elle répond à des attentes puissantes : sécurité, efficacité, infrastructures, sentiment d’un futur en construction, fiscalité perçue comme favorable, et une internationalité où les réseaux se font vite. Beaucoup y trouvent une forme d’ordre, parfois même une respiration : la ville n’exige pas de vous une mémoire ; elle vous propose une trajectoire.
Cette proposition n’est pas dérisoire. Elle correspond à une époque fatiguée des lenteurs, des blocages, des compromis sans fin. Elle est un remède et tout remède, pris trop longtemps, peut devenir un poison.
Le prix discret : quand le tapis roulant accélère
Là où une critique facile dénonce un “décor”, une lecture stoïcienne remarque un mécanisme : l’écart entre la vitesse du système et la capacité humaine à suivre.
Des analyses récentes soulignent une tension économique concrète : coût de la vie et loyers en hausse, tandis que certaines projections indiquent des augmentations salariales moyennes faibles, voire nulles selon des sources citées. Cela ne signifie pas que “tout le monde souffre”. Cela signifie qu’une ville peut être très accueillante pour certains profils et progressivement éprouvante pour d’autres. Le stoïcien ne généralise pas : il classe.
Pour les très hauts revenus, Dubaï est un amplificateur : elle récompense la performance et l’accès aux réseaux.
Pour une classe moyenne expatriée, elle peut devenir un arbitrage permanent : logement, école, assurances, maintien du niveau de vie.
Pour les plus précaires, elle peut être une ville sans amortisseurs : la moindre difficulté a des conséquences rapides.
Ici se dévoile une vérité simple : plus une cité fonctionne comme un marché pur, plus la vie y est sensible aux variations.
Le résident conditionnel : la réversibilité comme mode de vie
Beaucoup de villes européennes fabriquent de l’appartenance par lente accumulation : école, quartier, habitudes, mémoire commune. Dubaï fabrique plutôt de la réversibilité : on arrive, on profite, on repart. Ce n’est pas nécessairement une faute : c’est une forme de liberté contemporaine et les stoïciens ne méprisent pas la mobilité.
Mais la réversibilité a une conséquence anthropologique : elle tend à transformer l’individu en gestionnaire de risques. On évalue la ville comme on évalue un contrat : si le prix monte, si l’emploi change, si l’école devient inaccessible, on bascule ailleurs.
Ce mode de vie peut être rationnel, même sain, tant que l’on ne se raconte pas d’histoires. Le danger commence lorsque l’on exige d’un système réversible qu’il donne la chaleur d’un foyer immuable.
L’immobilier : moteur, promesse, vulnérabilité
Un autre stoïcisme consiste à regarder ce qui commande, et non ce qui brille. Dans une ville construite sur la projection, l’immobilier est plus qu’un marché : c’est un langage collectif. On y lit l’optimisme, la confiance, parfois la peur.
Reuters rapportait fin mai 2025 qu’une agence de notation (Fitch) pointait un risque de correction des prix, lié notamment à des livraisons massives de nouvelles unités sur 2025–2026 après plusieurs années de hausse. Rien n’est écrit d’avance : les cycles existent partout. Mais la leçon stoïcienne est ailleurs : lorsqu’une cité dépend trop d’un seul moteur, elle devient nerveuse. Sa prospérité exige un mouvement continu. Sa tranquillité dépend de la courbe.
Or, l’âme humaine ne se stabilise pas sur une courbe. Elle se stabilise sur des repères : liens, continuité, sens.
Le réel revient toujours : climat, eau, limites
Enfin, une ville peut donner l’impression de dépasser la nature, mais la nature n’est jamais “dépassée”. Les Émirats vivent sous une tension hydrique importante et recourent massivement au dessalement ; et des événements extrêmes ont rappelé la vulnérabilité des infrastructures.
Le stoïcien ne s’en réjouit pas, ne s’en scandalise pas : il constate. Ce qui dépend de la technique exige une discipline permanente. Plus l’artifice est grand, plus la maintenance devient une vertu politique. Ce n’est pas une condamnation de Dubaï ; c’est une règle générale de la modernité.
Ce que Dubaï nous apprend, surtout à nous, Européens
La question n’est donc pas : “Dubaï est-elle un mirage ?”
La question est : qu’est-ce que nous attendons d’une ville, et que sommes-nous prêts à payer pour cette attente ?
Dubaï incarne une promesse moderne : un monde où l’efficacité remplace la lenteur, où l’infrastructure compense la tradition, où la mobilité remplace l’enracinement. Cette promesse peut rendre la vie plus simple et elle peut aussi rendre l’existence plus sèche, si l’on confond confort et paix intérieure.
Dans le regard stoïcien, la paix ne vient pas de "la skyline", mais de l’accord entre ce que l’on poursuit et ce que l’on accepte. La ville idéale n’existe pas ; il existe des villes qui conviennent à certains âges de la vie, à certaines ambitions, à certaines tempéraments. La sagesse consiste à ne pas exiger d’un lieu qu’il guérisse nos contradictions.
Dubaï n’est ni un paradis, ni un piège. C’est un révélateur : elle montre ce que devient une société lorsqu’elle préfère la vitesse à la mémoire, le flux au lien, la performance à la durée. Et elle nous oblige à poser la question la plus ancienne, celle que Marc Aurèle aurait reconnue sans surprise : qu’est-ce qui dépend de moi ?
Car, au bout du compte, la cité ne nous doit pas le bonheur. Elle peut offrir des conditions. Mais la sérénité "elle" reste une œuvre intérieure.







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