« Anne ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »
- Rédaction Logos

- 3 déc. 2025
- 2 min de lecture
Quand la vieille question revient hanter l’Europe
Par Gilles Brand - Rédacteur LOGOS

Il y a quarante ans, Louis Chedid chantait cette phrase lancinante :« Anne ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »Une ritournelle enfantine transformée en cri d’alarme.
Une supplique douce et désespérée, adressée à une société qui préfère détourner les yeux plutôt que de nommer le mal quand il revient.
Aujourd’hui, cette question traverse de nouveau l’Europe. Et cette fois, elle n’a plus rien d’une comptine.
Depuis des mois, l’antisémitisme remonte comme une marée noire, d’abord lente, gluante, puis soudain débordante. On ne parle plus de frémissements mais de gestes, d’actes, de violences, de listes, de noms murmurés avec haine sur les réseaux, d’intimidations dans les universités, de slogans éructés dans les rues de Paris, Londres, Berlin, Bruxelles, Genève.
Et l’on entend, timidement, comme dans la chanson :« Non, je ne vois rien venir… » Alors que tout est déjà là.
Car l’Europe connaît ce scénario. Elle l’a appris dans sa chair, dans ses villes, dans ses livres de pierre. Le rejet des Juifs commence toujours par des mots : insinuations, glissements sémantiques, slogans. Puis viennent les gestes : graffiti, menaces, exclusions voilées.
Puis les actes : agressions, discriminations, violences assumées.
Enfin, la banalisation :« Cela n’a rien à voir avec nous. Ce n’est pas si grave. Ce sont des cas isolés. »
Ce mécanisme, l’Europe le connaît mieux que n’importe quel autre continent.
Et pourtant elle recommence. Ou plutôt : elle laisse recommencer.
Chedid posait une question simple :Pourquoi ne voyons-nous jamais venir ce que nous avons pourtant sous les yeux ?
La réponse est peut-être philosophique : Parce que l’homme moderne n’a plus le courage du discernement. Il confond empathie avec faiblesse, nuance avec silence, tolérance avec renoncement. Il s’abrite derrière des causes générales pour ne pas nommer le particulier.
Il refuse la hiérarchie morale, comme si toutes les violences se valaient, comme si toutes les haines étaient symétriques, interchangeables, équivalentes.
Il croit préserver la paix en évitant de parler, alors qu’il ne fait que nourrir le chaos.
Aujourd’hui, la question de Chedid doit être posée autrement :Europe, ma sœur Europe, ne vois-tu rien venir ?
Ne vois-tu pas que les vieilles braises reprennent dans les interstices de ton confort ?
Que tes libertés se fissurent quand tu n’oses plus protéger ceux qui, depuis deux millénaires, sont les premiers ciblés dès que la civilisation s’assombrit ?
Une société révèle toujours sa maturité morale dans sa manière de défendre les minorités menacées. Et l’Europe, qui aime tant parler de droits, se retrouve soudain muette quand il s’agit de protéger ceux dont elle a déjà trahi l’histoire.
Il est encore temps. Mais toute la sagesse tragique du XXᵉ siècle tient dans cette vérité simple : le temps n’attend jamais ceux qui détournent les yeux.
Alors répétons, sans relâche, sans peur : Oui, nous voyons venir. Et parce que nous voyons, nous avons le devoir de dire. De nommer. De protéger. De ne pas laisser faire.
Car dans l’histoire de l’Europe, l’antisémitisme n’est jamais un symptôme isolé.
C’est toujours l’annonce d’une maladie plus grave :la perte de courage.
Chedid nous avait prévenus.
Ce n’était pas une chanson.
C’était une prophétie.







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