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Tribune : Face à la chaleur : s’adapter ou se résigner

  • Photo du rédacteur: Rédaction Logos
    Rédaction Logos
  • 11 août
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 12 août

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Par Gilles Brand – Logos, Tribune philosophique


La chaleur n’est plus un épisode passager, une anecdote météorologique que l’on raconte le soir en riant autour d’un verre. Elle est devenue une compagne persistante, imposant son rythme et ses règles. Les étés suisses se sont allongés, intensifiés. Dans certaines régions, le nombre de journées au-delà de 30°C a doublé en une génération. La nuit, autrefois sanctuaire de fraîcheur, reste parfois prisonnière de l’ardeur diurne. Les pierres et l’asphalte se font réservoirs de brûlure, restituant au ciel ce qu’ils ont accumulé durant le jour.


Ce changement ne se réduit pas à une simple question technique. Il est civilisationnel. Pendant des siècles, nos bâtisseurs ont dialogué avec le froid. Ils ont sculpté des maisons aux murs épais, couvert leurs toits d’ardoise ou de tuiles inclinées, réduit l’ouverture des fenêtres pour conserver la chaleur. L’hiver était l’ennemi naturel, la mesure de toute ingéniosité architecturale. Aujourd’hui, c’est l’été qui s’impose comme force directrice. Le rapport de l’homme au climat s’inverse, et avec lui, tout un imaginaire hérité de siècles d’adaptation au froid vacille.


Ce basculement nous oblige à repenser notre manière d’habiter. Il ne s’agit plus seulement de se protéger, mais de composer avec un élément qui ne négocie pas. La chaleur n’attend pas notre consentement. Elle ne se lasse pas. Elle ne recule pas. Face à elle, deux attitudes : la résignation ou la transformation.


Transformer, c’est accepter que nos villes respirent autrement. L’ombre devient une matière architecturale à part entière, non plus un hasard créé par la hauteur d’un mur ou la présence d’un arbre, mais un choix conscient, pensé, multiplié. L’eau, que nous avions reléguée à un rôle ornemental ou utilitaire, redevient un régulateur vital : bassins, canaux, fontaines, brumisateurs urbains, autant d’alliés naturels pour tempérer l’ardeur solaire. Les toitures et façades, jadis neutres, peuvent redevenir vivantes, habitées par des plantes qui rafraîchissent l’air et absorbent la lumière.


Ces solutions existent, elles sont connues, éprouvées, mais elles exigent plus qu’une volonté politique : elles nécessitent un changement de regard. Car derrière la question climatique se cache une question morale. La chaleur n’affecte pas tout le monde de la même manière. Les personnes âgées, les malades, les enfants, mais aussi les habitants des quartiers denses et dépourvus d’arbres, paient le prix fort. Dans certains îlots urbains, la température peut dépasser de 5°C celle des zones périphériques plus vertes. Sans action, la fraîcheur deviendra un privilège, et avec elle, la santé et le bien-être.


Il y a là une leçon que les stoïciens comprendraient : nous ne commandons pas aux astres ni au climat, mais nous commandons à notre réponse. Se calfeutrer derrière des volets fermés, multiplier les ventilateurs et les climatiseurs, c’est céder à la logique du provisoire, c’est accepter que notre horizon se réduise à la survie du jour suivant. À l’inverse, concevoir des cités capables de respirer, d’absorber et de redistribuer la fraîcheur, c’est inscrire notre liberté dans la durée.


Le temps presse. Chaque été plus chaud que le précédent est un avertissement. La fenêtre d’action se referme à mesure que nous différons les décisions. Et, comme la fraîcheur d’une aube d’été, elle pourrait disparaître sans bruit, ne laissant derrière elle qu’un souvenir et un regret.


La vraie question, au fond, n’est pas de savoir si nous pouvons supporter la chaleur. Nous le pouvons, par nécessité. La question est de savoir si nous voulons vivre dans des cités conçues pour durer, ou dans des pièges ardents hérités d’une époque qui n’a pas su regarder le soleil en face. La liberté, dans un monde en surchauffe, ne réside pas dans la résistance passive, mais dans la capacité d’inventer.


Car s’adapter, ici, ce n’est pas céder. C’est choisir d’habiter l’avenir.

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