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Genève : quand renoncer aux soins devient un signal d’alarme

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Rédaction Logos
il y a 13 minutes
5 min de lecture

Par Gilles Brand - Rédacteur en chef LOGOS


🎵 Avant d’écouter…

Les mots peuvent éveiller la réflexion. La musique, elle, touche parfois ce que les mots ne savent pas dire.

Il existe des fragilités silencieuses, des souffrances discrètes et des renoncements que les statistiques ne parviennent jamais tout à fait à raconter.

À Genève, terre de prospérité et d’excellence médicale, une réalité interpelle : celle de femmes et d’hommes qui, pour des raisons financières, repoussent parfois les soins dont ils auraient besoin. Derrière les chiffres se pose une question essentielle : que vaut le progrès médical s’il ne demeure pas accessible à tous ?


Cette composition originale de LOGOS Studio, intitulée La dignité de soigner, accompagne une réflexion sur la solidarité, la responsabilité collective et l'espoir d'une médecine plus humaine. Entre la gravité du constat et la promesse du changement, elle rappelle que soigner ne consiste pas seulement à guérir, mais aussi à ne laisser personne au bord du chemin.

Fermez un instant les yeux. Laissez la musique nous rappeler ce que signifie prendre soin de l'autre.

Puis entrez dans la lecture.


Audio cover
La dignité de soigner



Deux ans après son arrivée à la tête de l’Office cantonal de la santé, le professeur Panteleimon Giannakopoulos annonce plusieurs projets destinés à transformer l’organisation du système de santé genevois. Parmi eux, le développement d’un réseau de soins davantage coordonné et le projet de « caisse santé Genève ». Sur ce point, il faut reconnaître que la démarche répond à une question que LOGOS a déjà soulevée : à quoi sert un système de santé extrêmement performant si une partie croissante de la population n’a plus les moyens d’y entrer ?



Le constat est préoccupant : à Genève, une part importante de la population déclare aujourd’hui renoncer à certains soins pour des raisons financières. Ce phénomène n’est plus marginal. Il révèle une fracture silencieuse au sein d’un canton pourtant doté d’infrastructures médicales de très haut niveau, d’un hôpital universitaire reconnu, d’une médecine spécialisée performante et d’une offre de soins particulièrement dense.


C’est précisément là que réside le paradoxe.

Une société peut disposer d’une médecine toujours plus sophistiquée tout en laissant s’installer progressivement une médecine à deux vitesses.

Non pas une médecine officiellement organisée comme telle, mais une médecine dans laquelle certains consultent dès qu’un problème apparaît tandis que d’autres attendent, repoussent un examen, renoncent à un soin dentaire ou retardent un traitement simplement parce que la facture est devenue trop lourde.


LOGOS a déjà évoqué cette dérive. Elle mérite aujourd’hui d’être remise au centre du débat, car l’augmentation des primes ne constitue qu’une partie du problème. Il faut aussi parler des franchises, des participations, des prestations mal remboursées et de cette accumulation de dépenses qui finit par peser fortement sur les ménages, y compris sur ceux qui ne peuvent pas être considérés comme précaires.


Dans ce contexte, la démarche engagée par l’Office cantonal de la santé mérite d’être regardée avec intérêt. L’objectif affiché est notamment de mieux coordonner les soins, d’éviter certaines redondances, de fluidifier le parcours du patient et de tenter d’agir sur les coûts globaux du système.

Cette approche est pertinente sur un point essentiel : elle ne réduit plus la question sanitaire à celle du seul financement.

Pendant trop longtemps, le débat sur la santé s’est résumé à une équation presque mécanique : combien cela coûte-t-il et qui doit payer ? Or une autre question doit être posée : pourquoi cela coûte-t-il autant ? Et surtout, notre manière d’organiser les soins est-elle encore adaptée ?


Un patient âgé ou atteint de plusieurs maladies chroniques peut aujourd’hui passer successivement par son médecin traitant, un spécialiste, l’hôpital, un service d’urgence, des examens radiologiques, un laboratoire, puis parfois d’autres intervenants qui ne disposent pas toujours immédiatement de l’ensemble des informations nécessaires.

Chacun travaille correctement dans son domaine, mais le système lui-même demeure souvent fragmenté.

C’est là que la coordination prend tout son sens. Le véritable enjeu n’est pas de créer une structure administrative de plus. Il est de permettre au patient d’être mieux orienté, d’éviter des examens redondants, de faciliter la communication entre professionnels et, si possible, de réduire certaines dépenses inutiles sans diminuer la qualité des soins.


C’est donc sur ses résultats concrets que cette nouvelle orientation devra être jugée. Les patients trouveront-ils plus facilement le bon interlocuteur ? Les délais diminueront-ils ? Les professionnels de santé communiqueront-ils davantage entre eux ? Certaines hospitalisations pourront-elles être évitées ? Et surtout, la proportion de Genevois qui renoncent aux soins diminuera-t-elle réellement ?


Cette dernière question doit rester centrale. Car derrière le renoncement aux soins, il n’y a pas seulement des chiffres. Il y a des consultations différées, des douleurs que l’on supporte plus longtemps, des suivis interrompus, des problèmes dentaires négligés et parfois des maladies diagnostiquées trop tard.


L’économie réalisée à court terme par celui qui ne consulte pas peut alors devenir une dépense collective beaucoup plus importante quelques mois ou quelques années plus tard. C’est aussi pour cette raison qu’une politique de santé intelligente ne devrait pas uniquement chercher à contenir les dépenses. Elle devrait également investir davantage dans la prévention, le dépistage précoce et l’accompagnement des patients.

La démarche menée par le professeur Giannakopoulos mérite donc d’être soutenue dans son principe lorsqu’elle vise à remettre l’organisation du système au cœur de la réflexion. Cela ne signifie évidemment pas qu’elle doive échapper à la critique. Il faudra être attentif au coût des nouvelles structures, au risque d’une bureaucratisation supplémentaire et à la capacité réelle du dispositif à produire des économies.

Car la Suisse possède parfois une étonnante capacité à répondre à la complexité par davantage de complexité.


Or le patient ne demande pas nécessairement un nouveau système. Il demande d’abord quelque chose de beaucoup plus simple : pouvoir consulter au bon moment, comprendre son parcours, ne pas être envoyé inutilement d’un interlocuteur à l’autre et ne pas devoir choisir entre sa santé et l’équilibre de son budget mensuel.

Il existe enfin derrière cette question une dimension plus profonde.


La qualité d’un système de santé ne se mesure pas seulement au niveau de sophistication de ses équipements, au nombre de spécialistes ou aux performances de ses hôpitaux. Elle se mesure aussi à sa capacité à rendre cette médecine réellement accessible.

Une société peut être extrêmement riche, technologiquement avancée et médicalement performante. Mais si une part croissante de sa population commence à différer les soins pour des raisons financières, quelque chose s’est déréglé.


C’est peut-être cela que les chiffres du renoncement aux soins nous disent aujourd’hui.

Ils ne dénoncent pas l’échec de la médecine genevoise. Ils révèlent plutôt les limites de son organisation économique.

Et c’est précisément pourquoi la démarche engagée par l’Office cantonal de la santé mérite d’être observée avec attention.

Elle devra évidemment faire ses preuves.

Mais elle part au moins d’un constat essentiel : lorsqu’une part aussi importante de la population d’un canton prospère comme Genève renonce à se soigner pour des raisons financières, continuer exactement comme auparavant ne peut plus être considéré comme une option.


La véritable réussite d’une politique de santé ne sera donc pas de créer une nouvelle structure, ni même d’annoncer une baisse théorique des coûts.

Elle sera beaucoup plus simple à mesurer :

que moins de Genevois aient un jour à se demander s’ils ont encore les moyens de se soigner.

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