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Le caniveau et la Cité

  • Photo du rédacteur: Rédaction Logos
    Rédaction Logos
  • 6 juil.
  • 4 min de lecture

Par Céphas Mensah - journaliste citoyen rédaction Afrique


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Introduction LOGOS

Il y a des scènes modestes qui disent davantage sur l’état d’un pays que de longs rapports administratifs. Un caniveau qui déborde, des enfants empêchés d’aller à l’école, des habitants qui sortent avec des pelles, des seaux, des brouettes, et soudain tout un quartier qui se découvre capable d’agir.

Le texte de Céphas part de là : d’un fait presque banal, presque invisible, mais qui contient une leçon politique essentielle. Non, il ne s’agit pas de célébrer l’abandon de l’État, ni de transformer la débrouillardise des populations en modèle romantique de développement. Lorsqu’un quartier doit nettoyer lui-même ce que les institutions auraient dû entretenir, il y a d’abord une faillite. Une absence. Un manquement.

Mais il y a aussi autre chose. Une force. Une intelligence. Une capacité d’organisation qui ne vient ni des bureaux, ni des formulaires, ni des experts mandatés, mais du terrain lui-même. Cette intelligence collective, Céphas la décrit avec justesse : elle ne descend pas d’en haut, elle monte d’en bas. Elle naît lorsque des habitants cessent d’être de simples bénéficiaires pour redevenir des acteurs.

Dans une époque saturée de projets, de financements, de diagnostics et de grandes promesses institutionnelles, ce texte rappelle une vérité première : aucun territoire ne se transforme durablement sans ceux qui y vivent. On peut construire des routes, voter des budgets, envoyer des consultants, inaugurer des programmes. Mais si les habitants ne sont pas reconnus comme porteurs d’intelligence, rien ne prend vraiment racine.

Ce caniveau, au fond, n’est pas seulement un caniveau. Il est le symbole d’un basculement : le moment où un problème cesse d’être subi dans le silence et devient une affaire commune. Et peut-être est-ce là que commence réellement la cité.



Le Caniveau de la Cité

Par Céphas Mensah - journaliste citoyen rédaction Afrique


Voici comment le quartier s’est organisé.

Personne n’avait appelé de réunion. Personne n’avait rédigé d’ordre du jour. Personne n’avait demandé l’autorisation. Un matin, les caniveaux du quartier débordaient depuis trois jours.


Les enfants ne pouvaient plus aller à l’école sans traverser de l’eau sale. Vers sept heures, les habitants ont commencé à sortir, avec des pelles, des seaux, des brouettes d’occasion. En deux heures, le caniveau était dégagé. Sans budget. Sans ONG. Sans chef de projet certifié. Juste des gens qui avaient décidé que le problème leur appartenait.


Je raconte cela non pas pour romantiser la pauvreté. Nettoyer soi-même des caniveaux que l’État devrait entretenir, ce n’est pas une victoire. C’est un aveu. Un aveu que les institutions n’ont pas rempli leur rôle. Je raconte cela pour autre chose : pour ce que j’ai observé ensuite.


Après le caniveau, ces mêmes personnes ont commencé à se parler. À se demander pourquoi il débordait vraiment. Elles ont compris qu’une construction en amont bloquait l’écoulement. Elles ont identifié le problème. Elles ont envoyé deux représentants à la mairie, non pas pour se plaindre, mais pour expliquer, avec un plan simple dessiné sur une feuille.

La mairie a répondu. Pas vite. Pas parfaitement. Mais elle a répondu.

Ce que ces habitants avaient compris, sans jamais avoir lu un livre sur la gouvernance participative, c’est qu’un problème identifié avec précision a plus de chances d’être résolu qu’un problème crié dans le vide.


L’intelligence collective ne descend pas d’en haut. Elle monte. Elle naît dans les ruelles, dans les marchés, autour des puits. Elle naît quand des gens ordinaires décident ensemble que quelque chose n’est pas acceptable et qu’ils ne vont pas attendre que quelqu’un d’important vienne le régler.


Le problème, dans beaucoup de nos territoires, c’est qu’on a appris aux populations à attendre. Attendre le projet. Attendre le financement. Attendre le fonctionnaire. Attendre les élections. Et dans cette attente, les problèmes s’installent. Ils durent. Ils deviennent normaux. Ce qui était insupportable au départ devient le décor.


Une organisation intelligente au service d’un territoire ne distribue pas des solutions. Elle réveille la capacité des gens à en trouver. Elle pose des questions au lieu de donner des réponses. Elle met des personnes en contact au lieu de centraliser l’information. Elle fait confiance au terrain plutôt que de tout décider depuis un bureau climatisé à trois cents kilomètres.


Ce n’est pas une méthode révolutionnaire. C’est du bon sens. Mais le bon sens, en matière de développement, est étonnamment rare.

Six mois après l’histoire du caniveau, les habitants de ce quartier avaient créé un comité de vigilance informel. Ils avaient cartographié les dix problèmes prioritaires du quartier. Ils avaient approché deux entreprises locales pour financer un lampadaire solaire. Ils n’avaient reçu aucune formation. Aucun financement externe. Aucun expert en développement communautaire. Juste un caniveau qui avait débordé le bon matin. Et des gens qui avaient décidé que c’était suffisant pour commencer.


L’intelligence d’un territoire ne se mesure pas à ses infrastructures. Elle se mesure à la capacité de ses habitants à se regarder comme des acteurs et non comme des bénéficiaires. Quand ce basculement a lieu, tout devient possible. Même avec peu.

Ce que je retiens de cette histoire, ce n’est pas qu’on peut tout faire sans l’État. Ce serait une mauvaise conclusion. Ce que je retiens, c’est qu’on ne peut rien faire sans les gens. Vraiment rien.


Aucune politique, aucun projet, aucun budget ne change un territoire sans l’adhésion et l’intelligence de ceux qui y vivent.

Et cette intelligence-là est déjà là. Elle attend simplement qu’on la prenne au sérieux.






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